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Mohammed-el-Habib se tenait à Selemïa, dans le territoire d'Emesse et y recevait les visites de ses partisans chaque fois qu'ils se rendaient en pèlerinage au tombeau d'El-Hocein [le troisième imam]. Mohammed-Ibn-el-Fadl, étant arrivé d'AdenLaa, pour avoir une entrevue avec lui, fut renvoyé en Yémen avec Rostem-Ibn-el-Hocein-Ibn-Haucheb, afin d'y faire ouvertement un appel au peuple et de lui annoncer que le Mehdi allait paraître. Eu l'an 268 (881-2), les voyageurs partirent d'ElCadicïa et, étant arrivés à Aden-Laa, vers l'époque où Mohammed-Ibn-Yâfor avait abdiqué le pouvoir, ils s'arrêtèrent chez les Beni-Mouça, partisans de leur imam, et proclamèrent le Mehdi de la famille de Mahomet. Ibn-Haucheb se rendit maître de presque tout le Yémen, et, après avoir pris le surnom d'ElMansour (le victorieux), il construisit une forteresse sur la montagne de Laa et enleva Sanâ aux Beni-Yâfor. La mission dont il s'était chargé fut couronnée de succès, et ses émissaires se répandirent dans le Yèmen, Yémana, Bahrein, le Sind, l'Inde, l'Egypte et le Maghreb.

Un autre missionnaire de Mohammed-el-Habib se nommait Abou-Abd-Allah-el-Hocein-Ibn-Mohammed-Ibn-Zékérïa 2. On le désignait aussi par le titre d'El-Mohteceb (magistrat de police), parce qu'il avait remplit les fonctions de cette office à Basra. Quelques personnes disent que ce fut Abou-'l-Abbas-el-Mektoum, frère d'Abou-Abd-Allah, auquel on donnait ce titre. Abou-Abd-Allah s'était acquis le titre d'El-Moallem (le précepteur), parce qu'il avait d'abord enseigné les doctrines des Imamiens [duodécemains]. Mohammed-el-Habîb, auquel il s'attacha, reconnut en lui un homme fait pour le seconder, et l'envoya en Yémen afin de prendre les instructions d'Ibn-Haucheb et d'aller

Constantine. L'on sait, du reste, que Léon l'Africain donne à la rivière de Constantine le nom de Sufgemare (Souf-Djemar).

1 Ci-devant, p. 505, ce personnage est nommé Abou-'l-Cacem-elHocein.

Les historiens donnent ordinairement à ce personnage le nom d'Abou-Abd-Allah-es-Chiï.

ensuite établir une mission chez les Ketama. Ahou-Abd-Allah étudia avec assiduité sous Ibn-Haucheb, et, après avoir assisté aux séances de ce maître et appris tout ce qu'il devait savoir, il se rendit à la Mecque avec les pèlerins du Yémen. Dans cette ville il rencontra plusieurs notables de la tribu de Ketama et se fit donner de nouvelles instructions par El-Holouani et IbnBekkar. Parmi les Ketamiens qui étaient venus en caravane pour assister au pèlerinage, il fit la connaissance de Mouça-Ibn-Horeth, chef des Sekyan, branche de la tribu de Djemila [ou Djîmela], Masoud-Ibn-Eïça-Ibn-Mellal, de la tribu de Messalta, MouçaIbn-Tekad et Abou-'l-Cacem-el-Ourfeddjoumi, confédéré des Ketama. Après avoir gagné leur amitié, il se mit à les entretenir des doctrines professées par les Chîïtes et, comme il montra une piété extrême et une grande abnégation de soi-même, il fit sur leurs esprits une profonde impression. Les fréquentes visites qu'il rendit à ces chefs, dans leur camp, furent aussi agréables pour lui que pour eux. Quand ils se disposèrent à partir pour leur pays, ils l'invitèrent à les y accompagner; mais lui, qui tenait à cacher ses véritables projets, n'y donna son consentement qu'après avoir pris d'eux des renseignements sur leur peuple, leurs tribus, leur pays et le prince qui y gouvernait. Ils lui apprirent alors qu'ils n'obéissaient au sultan que par complaisance; déclaration qui lui fit espérer un succès facile. Parvenus en Maghreb, ils évitèrent de passer par Cairouan et se dirigèrent, par le chemin du Désert, vers Soumana, ville où ils trouvèrent Mohammed - Ibn-Hamdoun-1bn - Semmak, andalousien qui était allé s'y fixer, après avoir fait la connaissance et reçu les instructions d'El-Holouani. Cet émissaire accueillit AbouAbd-Allah chez lui, et, à la suite d'un entretien qu'ils eurent

1 Ces midjlès ou séances, étaient des réunions qui avaient lieu à certains jours, et où le daï suprême lisait aux initiés des écrits ou sermons qui avaient d'abord reçu l'approbation de l'imam, et dans lesquels les doctrines particulières de la secte étaient enseignées et développées.

(Note de M. de Sacy; Druzes, t. 1, p. CCLXXIV de l'lutroduction.)

2 Peut-être Soumata, village du Djerîd tunisien. Un manuscrit d'EnNoweiri porte effectivement cette leçon.

ensemble, il découvrit que son hôte était le missionnaire qu'on attendait. Les voyageurs s'étant alors remis en route accompagnés d'Ibn-Hamdoun, arrivèrent dans le pays des Ketama, en l'an 280 (893) 1. Ils s'arrêtèrent à Ikdjan, ville située dans le territoire des Beni-Sekyan, branche de la tribu de Djemîla. MouçaIbn-Horeith, chef de l'endroit, leur assigna un logement à Feddjel-Akhyar (le ravin des gens de bien), se conformant ainsi à une déclaration faite par le Mehdi et dont il eut connaissance. Cet imam avait annoncé qu'il serait lui-même obligé d'abandonner son pays, qu'il aurait pour défenseurs les gens de bien de son époque et que leur nom serait un dérivé de la racine du verbe ketem (cacher). Une foule de Ketamiens se joignit à AbouAbd-Allah; leurs docteurs eurent des conférences avec lui et devinrent ses amis dévoués. Alors il leur déclara que l'imamat appartenait à un membre de la famille [de Mahomet], et il les invita à soutenir la cause de l'agréé (er-rida). Les Ketamiens, en grand nombre, embrassèrent les doctrines du missionnaire, auquel ils donnèrent les noms d'Abou-Abd-Allah-es-Chii et d'El-Machreki (l'oriental).

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L'émir de l'Ifrikïa, Ibrahim-Ibn-Ahmed l'aghlebide, apprit les manœuvres d'Abou-Abd-Allah et lui envoya une lettre menaçante, à laquelle il reçut une réponse conçue en des termes outrageants". Alors ses préfets, tels que Mouça-Ibn-Aïach, gouverneur d'El-Mecila, Ali-Ibn-Hafs-Ibn-Asloudja, gouverneur

1 Le manuscrit d'Ibn-Khaldoun porte 288; je suis l'autorité d'Ibn • el-Athîr, d'En-Noweiri et de l'auteur du Baïan; mais je dois faire observer qu'El-Macrîzi donne la même date que notre auteur.

La tribu de Djimela ou Djemila a donné son nom aux ruines romaines qui se voient à six lieues E. N. E. de Settf.

* Cette localité doit être cherchée entre Djemila, Setif et Mila.

▲ Le texte arabe porte: « que le Mehdi aurait une hégire et que les gens de bien seraient ses ansars.» C'est-à-dire que son sort serait analogue à celui de Mahomet qui émigra (hedjer) de la Mecque et trouva des défenseurs (ansar) à Médine.

Les Arabes font dériver le mot Ketama de Kitman, nom d'action du verbe ketem.

• Ces deux pièces sont rapportées par En-Noweiri.

de Setif, et Haï-Ibn-Temîm, gouverneur de Belezma, portèrent la guerre chez les Ketama, dont les cheikhs craignaient extrêmement le pouvoir du souverain aghlebide. Quatre de ces chefs, Feth-Ibn-Yahya-el-Amir le messaltien, Mehdi-Ibn-Abi-Kenaoua le lehìcien, Carh-Ibn-Hairan l'addjanien et Temil-IbnFahl le latanien se réunirent alors en conseil et prirent la résolution d'exiger de Baïan-Ibn-Saclab, chef des Beni-Sektan [Sek yan], l'extradition d'Abou-Abd-Allah, lequel se trouvait encore à mont Ikdjan; ils lui annoncèrent aussi que son refus aurait les suites les plus fâcheuses. Plusieurs légistes auxquels Baïan soumit cette demande, déclarèrent qu'il fallait livrer cet agent de désordre; mais la tribu de Djîmela prit la défense de son hôte et chassa ceux qui lui voulaient du mal. Les mêmes chefs renouvelèrent leurs démarches auprès de Baïan-Ibn-Saclab et parvinrent à s'en faire écouter; mais Abou-Abd-Allah et ses partisans s'aperçurent du danger et se réfugièrent auprès d'ElHacen-Ibn-Haroun. Ce chef les reçut à Tazrout, ville appartenant à sa tribu, les Ghasman. Les familles ketamiennes qui avaient prêté le serment de fidélité au missionnaire, ayant alors appris que les Ghasman s'étaient déclarés pour lui, s'empressèrent d'aller les joindre, de sorte que l'autorité de cet aventurier prit un grand accroissement.

Quelque temps après. Mahmoud-Ibn-Haroun chercha à enlever le commandement des Ghasman à son frère El-Hacen, et, pour mieux y parvenir, il se concerta avec son ami, Mehdi-Ibn-AbiKenaoua, afin de ruiner l'influence d'Abou-Abd-Allah. Une guerre eut donc lieu entre les Lehîça et les Ghasman et AbouAbd-Allah, qui, jusqu'alors, s'était tenu caché, chargea ElHacen de combattre pour lui. Mehdi fut tué par son frère AbouMedini, lequel prit alors le commandement des Lehîça et passa avec eux du côté d'Abou-Abd-Allah. Le reste des Ketama se rassembla pour combattre le chiïte et pour l'assiéger dans Tazrout. Sehel-Ibn-Foucach se rendit alors auprès de son beau-père Fahl

1 Variante: Kenaza.

21azrout est situé à deux ou trois lieues au sud-ouest de Mila.

Ibn-Nouh, chef des Latana, afin de le décider à quitter le parti des coalisés et à faire la paix. Cette démarche n'eut aucun succès, et Abou-Abd-Allah, qui l'avait provoquée, marcha contre ses adversaires et les mit en fuite. Arouba-Ibn-Youçof-el-Melouchi se distingua par sa bravoure dans cette journée dont les suites. furent très-importantes : tous les Ghasman, les Lehîça et même les tribus de Belezma se rangèrent sous le drapeau du vainqueur. Les Addjana vinrent aussi se joindre à lui, sous la conduite de Makinoun-Ibn-Debara et Abou - Zaki -Temmam-Ibn-Moarek. Feredj-Ibn-Kheiran, chef des Addjana, Youçof-Ibn-Mahmoud et Fahl-Ibn-Nouh, chefs des Latana, parvinrent à se réfugier dans Mila. Feth-Ibn-Yahya rassembla tous les membres de sa tribu, les Messalta, qui reconnaissaient encore son autorité et se prépara au combat; mais ses troupes furent mises en déroute par celles d'Abou - Abd - Allah, et les fuyards, qui s'étaient jetés dans Setif, embrassèrent la cause du vainqueur. Feth-Ibn-Yahya, leur ancien chef, fut remplacé par Haroun-Ibn-Yahya, membre de la même tribu, et obligé de se réfugier chez les Addjîça. Un nouveau corps de troupes qu'il parvint à rassembler s'enferma avec lui dans une des places fortes de ce pays, mais leur asile fut bientôt assiégé et pris. Abou-Abd-Allah ayant alors réuni sous ses drapeaux les Addjîça, les Zouaoua et toutes les fractions de la grande tribu des Ketama, revint à Tazrout d'où il répandit ses émissaires dans tout le pays.

Pendant que les populations de la province faisaient leur soumission, les unes de bon gré, les autres contraintes par la force des armes, Feth-Ibn-Yahya se rendit à Tunis afin de porter l'émir aghlebide, Ibrahim-Ibn-Ahmed, à se mettre en campagne. Le Chiïte s'empara alors de Mila par la trahison d'un des habitants, et, en ayant tué le gouverneur, Mouça-Ibn-Aïach, il le remplaça par Abou-Youçof-Makinoun-Ibn-Debara-el-Addjani. Ibrahim, fils de Mouça-Ibn-Aïach, parvint à joindre Abou-'lAbbas l'aghlebide, fils d'lbrahîm, qui se trouvait alors à Tunis, son père étant parti pour la Sicile. Abou-'l-Abbas avait déjà vu arriver Feth-Ibn-Yahya-el-Messalti, et lui avait promis des secours; aussi fit-il partir sur-le-champ ces deux chefs, accom

T. II.

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