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contre les Musulmans, et les attaquant avec un acharnement extrême, elle les força à prendre la fuite après leur avoir tué beaucoup de monde. Khaled-Ibn-Yezîd-el-Caïçi resta prisonnier entre les mains des vainqueurs. La Kahena ne perdit pas un instant à poursuivre les Arabes, et les ayant expulsés du territoire de Cabes, elle contraignit leur général à chercher refuge dans la province de Tripoli. Hassan ayant alors reçu une lettre d'Abdel-Mélek, lui ordonnant de ne pas reculer davantage, il s'arrêta et bâtit les châteaux que l'on appelle encore aujourd'hui CosourHassan (les châteaux de Hassan). La Kahena rentra dans son pays, et ayant adopté pour troisième fils son prisonnier Khaled, elle continua, pendant cinq ans à régner sur l'Ifrikïa et à gouverner les Berbères.

En l'an 74 (693-4), Hassan revint en Ifrîkïa à la tête des renforts qu'Abd-el-Mélek lui avait expédiés. A son approche, la Kahena fit détruire toutes les villes et fermes du pays; aussi, cette vaste région qui, depuis Tripoli jusqu'à Tanger, avait offert l'aspect d'un immense bocage, à l'ombre duquel s'élevait une foule de villages touchant les uns aux autres, ne montra plus que des ruines. Les Berbères virent avec un déplaisir extrême la destruction de leurs propriétés, et abandonnèrent la Kahena pour faire leur soumission à Hassan. Ce général profita d'un événement aussi heureux, et ayant réussi à semer la désunion parmi les adhérents de la Kahena, il marcha contre les Berbères qui obéissaient encore à cette femme, et les mit en pleine déroute. La Kahena elle-même fut tué dans le Mont-Auras, à un endroit que l'on appelle, jusqu'à ce jour, Bîr-el-Kahena (le puits de la Kahena). L'offre d'une amnistie générale décida les vaincus à embrasser l'islamisme, à reconnaître l'autorité du gouvernement arabe et à fournir une contingent de douze mille guerriers à Hassan. La sincérité de leur conversion fut attestée par leur conduite subséquente.

Hassan accorda au fils aîné de la Kahena le commandement en chef des Djeraoua et le gouvernement du Mont-Auras. Il faut savoir que d'après les conseils de cette femme, conseils dictés par les connaissances surnaturelles que ses démons familiers lui

avaient enseignées, ses deux fils s'étaient rendus aux Arabes avant la dernière bataille.

Rentré à Cairouan, Hassan organisa des bureaux pour l'administration du pays, et moyennant le paiement de l'impôt (kharadj), il accorda la paix à tous les Berbères qui offraient leur soumission. Par une ordonnance écrite, il soumit au même tribut les individus de race étrangère qui se trouvaient encore en Ifrîkïa, ainsi que cette portion des Berbères et des Beranès qui était restée fidèle au christianisme.

Quelque temps après, les Berbères se disputèrent la possession de l'Ifrîkïa et du Maghreb, de sorte que ces provinces furent presque dépeuplées. Quand le nouveau gouverneur, Mouça-IbnNoceir, arriva à Cairouan et vit l'Ifrîkïa changée en une vaste solitude, il y fit venir les populations d'origine étrangère qui se trouvaient dans les provinces éloignées, et ayant tourné ses armes contre les Berbères, il soumit le Maghreb et força ce peuple à rentrer dans l'obéissance.

Tarec-Ibn-Ziad, reçut de lui le commandement de Tanger et s'y installa avec douze mille Berbères et vingt-sept Arabes, chargés d'enseigner à ces néophytes le Coran et la loi. Mouça s'en retourna alors en Ifrîkïa. En l'an 104 (719-20), le reste des Berbères embrassa l'islamisme, grâce aux efforts d'Ismaël, fils d'Abd-Allah, et petit-fils d'Abou-'l-Mohadjer.

Abou-Mohammed, fils d'Abou-Yezid raconte que, depuis Tripoli jusqu'à Tanger, les populations berbères apostasièrent douze fois, et que l'islamisme ne fut solidement établi chez elles qu'après la conquête du Maghreb et le départ de Mouça-Ibn-Noceir et de Tarec pour l'Espagne. Ces chefs emmenèrent avec eux un grand nombre de guerriers et des cheikhs berbères, afin d'y combattre les infidèles. Après la conquête de l'Espagne, ces auxiliaires s'y fixèrent, et depuis lors, les Berbères du Maghreb

Selon un auteur cité dans l'El-Baïan-el-Moghrib, Tarec lui-même était berbère et appartenait à la tribu d'Oulhaça.

2 Les manuscrits et le texte imprimé portent Zeid. (Voyez ci-devant, page 28, note.)

sont restés fidèles à l'islamisme et ont perdu leur ancienno habitude d'apostasier.

Plus tard, les principes de la secte kharedjite se développerent chez eux. Cette nouvelle doctrine leur avait été apportée de l'Irac, son berceau, par quelques Arabes qui vinrent se réfugier en Ifrikïa. Nous avons dit ailleurs, dans une notice sur les Kharedjites, que leur secte se partagea en plusieurs branches, telles que les Sofrites, les Eibadites et autres.

Le kharedjisme s'étant rapidement propagée dans le pays, devint, pour les esprits séditieux d'entre les Arabes et les Berbères, une puissante arme pour attaquer le gouvernement. De tout côté, ces aventuriers recrutèrent des partisans parmi les Berbères de la basse classe et leur enseignèrent les croyances hétérodoxes qu'ils professaient eux-mêmes. Habiles à déguiser l'erreur sous le voile de la vérité, ils parvinrent à répandre dans le peuple les semences d'une hérésie qui jeta bientôt de profondes racines. Ensuite ils portèrent l'audace au point d'attaquer les émirs arabes [qui gouvernaient l'Afrique], et en l'an 402 (720-1), ils tuèrent Yezid-Ibn-Abi-Moslem, dont certains actes leur avaient déplu.

En l'an 122 (739-40), ils se révoltèrent contre Obeid -AllahIbn-el-Habhâb qui gouvernait alors l'Afrique au nom du khalife Hicham-Ibn-Abd-el-Mélek. Cet émir avait envahi le Sous afin d'y châtier les Berbères, et ayant fait sur eux un grand butin et une foule de prisonniers, il s'était porté en avant jusqu'au pays des Messoufa où il tua beaucoup de monde et fit encore des prisonniers. Les Berbères en furent consternés; mais ils se soulevèrent bientôt, quand ils eurent appris que le vainqueur les regardait eux-mêmes comme un butin acquis aux musulmans et qu'il se proposait en conséquence, de prendre le cinquième de leur nombre [pour en faire des esclaves]. Meicera-el-Matghari se révolta alors à Tanger, et en ayant tué le commandant, Amr2-Ibn-Abd-Allah, il proclama la souveraineté du chef des Sofrites, Abd-el-Ala-Ibn

Le texte arabe porte, par erreur, Abd.

2 Il faut lire Omar.

Hodeidj-el-Ifriki, homme d'origine chrétienne qui avait été converti à l'islamisme par les Arabes. Quelque temps après, Meicera se proclama khalife et invita les populations à embrasser la doctrine des Kharedjites-Sofrites, mais ayant enfin encouru, par sa tyrannie, la haine des Berbères, il tomba sous leurs coups,

Après cet acte de vengeance, ils prirent pour chef Khaled-IbnHamid le zenatien. Selon Ibn-Abd-el-Hakem, cet homme appartenait aux Hetoura, branche des Zenata. S'étant assuré de leur dévouement, Khaled marcha au devant des Arabes qu'Ibn-elHabhab venait d'envoyer contre lui, et arrivé sur les bords du Chélif, il vit avancer les musulmans sous la conduite de KhaledIbn-Abi-Habib. Dans la bataille qui s'ensuivit et que l'on appela le Combat des nobles, les Arabes furent mis en déroute et IbnAbi-Habib, ainsi que [la plupart de] ses compagnons y trouva la mort. A la suite de ce conflit, la révolte devint générale.

Le khalife Hicham-Ibn-Abd-el-Mélek ayant appris ces fâcheuses nouvelles, remplaça Ibn-el-Habhâb par Kolthoum-IbnEïad-el-Cocheiri. Nommé gouverneur en l'an 123 (740–1), Kolthoum se mit en marche à la tête de douze mille hommes de milices syriennes. Le khalife écrivit en même temps aux garnisons de l'Egypte, de Barca et de Tripoli, leur ordonnant de fournir des renforts à ce corps d'armée. Le nouvel émir prit la route de l'Ifrîkïa, et l'ayant traversée ainsi que le Maghreb, il s'avança jusqu'au Sebou1, rivière [de la province] de Tanger. Khaled-Ibn-Hamîd vint à sa rencontre avec une foule immense de Berbères, et ayant culbuté l'avant-garde des Arabes, il aborda le reste de l'armée avec une impétuosité extrême. Pendant quelque temps l'on se battit avec un grand acharnement, mais, enfin, l'émir Kolthoum y perdit la vie. Ce fut là le signal d'une déroute générale le corps syrien passa en Espagne avec Beledj-IbnBichr-el-Cocheiri, et le corps égyptien rentra à Cairouan avec les troupes de l'Ifrîkïa.

Hicham-Ibn-Abd-el-Mélek donna aussitôt à Handala-Ibn-Safouan-el-Kelbi l'ordre de partir pour l'Ifrîkïa. Cet officier arriva

Le texte arabe, d'accord avec les manuscrits, porte Sebs. Plus loin, dans le chapitre sur les Beni-Faten, on trouve la bonne leçon.

à Cairouan l'an 124 (741-2), et ayant appris que la tribu des Hoouara, commandée par ses chefs, Okacha-Ibn-Aïoub et Abdel-Ouahed-Ibn-Yezid, était en révolte ouverte et marchait contre lui avec les partisans qu'elle avait trouvés parmi les autres populations berbères, il se mit en campagne, et arrivé à El-Carn, aux environs de Cairouan, il attaqua les insurgés si vigoureusement qu'il les mit en pleine déroute après avoir tué Abd-el-Ouahed et fait prisonnier Okacha. D'après ses ordres on compta les morts, et l'on reconnut que cent quatre-vingt mille hommes avaient succombé. Il adressa ensuite à Hicham une dépêche dans laquelle il lui annonça le triomphe de ses armes. Quand-El-Leith-Ibn-Sâd' apprit la nouvelle de cette victoire, il s'écria: «< Après la bataille » de Bedr, c'est à la bataille d'El-Carn et El-Asnam que je vou>>drais avoir pris part. »

Bientôt après, la puissance du khalifat s'affaiblit dans l'Orient par suite des dissenssions qui s'étaient élevées parmi les Oméïades, et des guerres que [le khalife] Mérouan [-Ibn-Mohammed] eut à soutenir contre les Chiites et les Kharedjites.

Il en résulta le remplacement de la dynastie oméïade par celle des Abbacides. Abd-er-Rahman-Ibn-Habîb, qui était alors en Espagne, traversa le Détroit et enleva à Handala la possession de l'Ifrîkïa. Ceci se passa en 126 (743–4).

De nouveaux désordres éclatèrent aussitôt dans ce pays; l'insubordination des Berbères, cette plaie de l'Afrique, devint plus redoutable que jamais, et les Kharedjites, sous la conduite de leurs chefs, déployèrent encore leur animosité contre l'empire. De tous les côtés ces populations coururent aux armes, et s'étant réunies en plusieurs corps, elles s'emparèrent de l'autorité, en proclamant leurs doctrines hérétiques. La tribu de Sanhadja commandée par Thabet-Ibn-Ouzîdoun prit une part très-active

1 Abou-'l-Hareth-el-Leith-Ibn-Sâd, mourut au Vieux-Caire en 475 (791 de J.-C.). On le regarde comme le traditionniste le plus savant et le plus exact que l'Egypte ait possédé. Sa vie se trouve dans le premier volume d'Ibn-Khallikan.

2 Le mot Ouzidoun est probablement la forme berbère du prénom arabe Ibn-Zeidoun (fils de Zeidoun).

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