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porta ses armes dans les régions éloignées et soumit à sa puissance toutes les contrées qui s'étendent depuis l'Inde et la Chine, en Orient, jusqu'au pays des Berbères, en Occident, et depuis Ferghana, dans le Nord, jusqu'à l'Abyssinie, dans le Midi. Les Galiciens et les [autres] Francs d'Espagne eurent aussi à subir celte domination. L'islamisme et l'empire arabe appuyèrent leur poids énorme sur tous ces peuples. Les Oméïades sortirent vainqueurs de la lutte qu'ils eurent à soutenir contre leurs rivaux, les descendants de Hachem-Ibn-Abd-el-Menaf, famille qui, à plusieurs reprises, avait essayé de faire valoir par les armes ses droits au khalifat, droits qu'elle croyait tenir des dernières volontés du Prophète. La mort et la captivité accablèrent les Hachemides au point que tous les esprits en furent indignés et que le désir de la vengeance s'enracina dans tous les cœurs. Les disputes qui eurent lieu au sujet de la transmission du khalifat par Ali aux autres descendants de Hachem donnèrent naissance à plusieurs partis : l'un prétendait que l'autorité devait passer à la descendance d'El-Abbas; un autre soutenait les droits des enfants d'El-Hacen, et un troisième se déclarait en faveur des enfants d'El-Hocein. Les agents du parti abbacide commencèrent leurs prédications en Khoraçan; les Arabes yéménites soutinrent la même cause, et il en résulta la formation d'un empire dont l'étendue embrassa tous les états du khalifat. Les Abbacides fixèrent leur séjour à Baghdad et se débarrassèrent des Oméïades par le massacre et l'emprisonnement.

Quelques membres de la famille vaincue échappèrent à la mort en fuyant leur pays, et l'un de ces proscrits, Abd-er-Rahman, fils de Moaouïa-Ibn-Hicham, atteignit l'Espagne et fonda dans ce pays une nouvelle dynastie oméïade. Toute la région au-delà du Détroit se détacha alors de l'empire abbacide et ne vit plus flotter sur ses forteresses le drapeau de cette famille.

Les Alides, descendants du gendre du Prophète, contemplèrent d'un œil jaloux la vaste puissance temporelle et spirituelle que Dieu, dans sa bonté, avait accordée aux enfants d'El-Abbas, et le Mehdi Mohammed-Ibn- Abd-Allah, surnommé En-Nefs-ez-Zekïa (l'âme pure), s'insurgea contre Abou-Djâfer-el-Mansour. On

sait qu'à la suite de plusieurs batailles, les Alides furent écrasés par les Abbacides. Idris-Ibn-Abd-Allah, frère du Mehdi, s'échappa d'un de ces conflits et chercha un asile dans le Maghrebel-Acsa. Les Auréba, les Maghîla et les Sadîna, peuples berbères, accordèrent leur protection au fugitif et, dans leur zèle pour la cause de ce prince et de ses enfants, ils parvinrent à fonder un empire et à conquérir le Maghreb central. Des émissaires îdricides réussirent à détacher du parti des Abbacides les BeniIfren, les Maghraoua et d'autres tribus zenatiennes.

La puissance de la famille d'Idrîs fut anéantie par les Fatemides; mais, pendant toute sa durée, les Alides de l'Orient n'avaient jamais ralenti leurs efforts pour s'emparer du khalifat. Leurs agents parcouraient les provinces les plus éloignées, et un de ces missionnaires, nommé Abou-Abd-Allah-el-Mohteceb1, vint en Ifrîkïa et invita les populations à soutenir les droits du Mehdi, descendant d'Ismail l'imam, fils de Djâfer-es-Sadec. Les Berbères de la tribu de Ketema embrassèrent cette cause et, soutenus par leurs alliés sanhadjiens, ils arrachèrent l'Ifrikïa aux Aghlebides et rejetèrent les Arabes en Orient. Ce fut ainsi que ceux-ci perdirent l'empire de l'Occident et que les Berbères secouèrent le joug dont la descendance de Moder les avait chargés.

Il est vrai que la religion musulmane s'était alors bien établie chez les Berbères, qu'une foi vive avait pénétré dans leurs cœurs et qu'ils croyaient fermement à la promesse de cet Etre, source de toute vérité, qui a dit : La terre est à Dieu; il la donne en héritage à celui d'entre ses serviteurs qu'il veut2. Aussi, en renversant l'empire, ils ne perdirent pas leurs croyances et, en détruisant les monuments de la puissance arabe, ils ne portèrent aucune atteinte à l'édifice de la foi. Cela est conforme à la promesse de Dieu, promesse inviolable, par laquelle il s'engage à compléter ses desseins et à faire triompher sa religion sur toutes les autres.

1 Voy. t. 1, p. 509.

• Coran; sourate 7, verset 125.

A cette époque, les Berbères voulaient fonder un empire pour eux-mêmes tout en soutenant les prétentions de quelques enfants d'Abd-Menaf. en combattant pour ces princes, ils dissimulèrent les véritables motifs de leur conduite et ils réussirent enfin à se constituer en nation indépendante. C'est ce qui arriva aux Ketama de l'Ifrîkïa et aux Miknaça du Maghreb. Jaloux de leur succès, les Zenata, tribu qui leur était bien supérieure en nombre et en puissance, se mirent aussi à l'œuvre et, comme eux, ils gagnèrent un premier lot dans ce jeu de la fortune. Ce fut ainsi que les Beni-Ifren, sous la conduite de l'Homme à l'âne, firent la conquête de l'Ifrikïa et fondèrent, plus tard, un grand empire sous la direction de Yala-Ibn-Mohammed et de ses fils. Ensuite, les Maghraoua eurent leur dynastie, celle des Beni-Khazer, et disputèrent le pouvoir aux Beni-Ifren et aux Sanhadja. Quand les royaumes élevés par toutes ces races se furent écroulés, un nouvel empire s'établit en Maghreb par les efforts d'un autre peuple sorti de la même souche; la dynastie des BeniMerin occupa le Maghreb-el-Acsa, et celle des Beni-Abd-elOuad le Maghreb central où elle trouva des adversaires redoutables dans les Beni Toudjîn et dans une partie des Maghraoua.

Nous raconterons en détail l'histoire de tous ces peuples et, en rapportant leurs hauts faits ainsi que les ramifications de leurs tribus nous adopterons le plan que nous avons suivi dans l'histoire des [autres] peuples berbères.

ZENATA DE LA PREMIÈRE RACE.
NOTICE DES BENI-IFREN ET DES
EMPIRES QU'ILS FONDÈRENT EN IFRÎKÏA ET EN MAGHREB.

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Les Beni-Ifren formaient la branche la plus considérable de la grande tribu des Zenata. Selon les généalogistes de cette race, ils descendent d'Ifri, fils d'Isliten, fils de Mesra, fils de Zakïa, fils d'Ourcik, fils d'Adidet, fils de Djana. Les Maghraoua, les Beni-Irnian et les Beni-Ouacîn sont frères des Beni-Ifren, tous ayant Isliten pour aïeul. En langue berbère, le mot ifri veut

dire caverne 1. Quelques-uns de leurs généalogistes disent qu'Ifri était fils de Ouantîz, fils de Djana et frère de Maghraou, de Ghomert et d'Oudjedîdjen. D'autres le représentent comme fils de Morra, fils d'Ourcîf, fils de Djana; d'autres encore le regardent comme fils immédiat de Djana, mais sa véritable généalogie est celle que nous avons rapportée sur l'autorité d'IbnHazm 2.

Les Beni-Ifren se partageaient en un grand nombre de tribus dont les plus marquantes étaient les Beni-Ouargou et les Mérendjîsa. A l'époque de la conquête, ils étaient la tribu la plus nombreuse et la plus puissante de la grande famille zenatienne. On en trouvait des branches et des ramifications dans l'Ifrîkïa, l'Auras et le Maghreb central. Lors de l'invasion musulmane, quand l'Ifrikia succomba aux armées de Dieu, les Berbères cédèrent à la puissance des Arabes vrais croyants et finirent par adopter sincèrement la religion des vainqueurs. Quand les doctrines du kharedjisme se répandirent parmi les Arabes de l'Orient, les partisans de cette hérésie, attaqués et vaincus par les khalifes, se jetèrent dans les provinces qui formaient les frontières de l'empire. En Afrique, ils répandirent leurs dogmes parmi les Berbères, et comme les uns enseignaient les principes des Eibadites et les autres ceux du Sofrisme 3, ils établirent plusieurs sectes kharedjites, avec l'aide de leurs néophytes, les chefs berbères.

Les Beni-Ifren prirent part à ce mouvement: ils adoptèrent la religion kharedjite et la soutinrent par la force des armes. Le premier d'entr'eux qui réunit une armée pour cet objet fut AbouCorra, natif du Maghreb central. Son exemple fut suivi par Abou-Yezid, surnommé l'Homme à l'âne, qui rallia sous ses dra

Ifri et tifri signifient cachette ou caverne en langue berbère et dérivent du verbe effer (cacher). Il faut donc adopter la leçon ghur (caverne) dans le texte arabe.

Voy. p. 186 de ce volume.

a Voy. t. 1, pp. 203, 204, note.

peaux non-seulement les membres de sa propre tribu, mais aussi les guerriers appartenant aux tribus d'Ouargou et de Mérendjîsa. Plus tard, les Beni-lfren renoncèrent au kharedjisme et, sous la conduite de Yala-Ibn-Mohammed-Ibn-Saleh et de ses fils, ils fondèrent deux empires dans le Maghreb-el-Acsa. Nous donnerons en détail l'histoire de ces événements.

HISTOIRE D'ABOU-CORRA ET DU ROYAUME QUE LUI ET LES SIENS POSSÉDAIENT A TLEMCEN.

Plusieurs branches de la tribu d'Ifren habitaient cette partie du Maghreb central qui s'étend depuis Tlemcen jusqu'à la montagne habitée par les Beni-Rached, peuple dont elle porte le nom. Ce furent les Beni-Ifren qui fondèrent Tlemcen, ainsi que nous le dirons ailleurs. Vers l'époque où le khalifat passa des OméYades aux Abbacides, les Beni-Ifren eurent pour chef Abou-Corra, personnage sur la famille duquel je ne possède aucun renseignement si ce n'est qu'elle faisait partie de la tribu dont il exerçait le commandement.

Lors de la révolte du Maghreb-el-Acsa, quand Meicera et son peuple se déclarèrent les champions de la religion kharedjite, les Berbères tuèrent ce chef et le remplacèrent par un zenatien nommé Khaled-Ibn-Hamîd. On sait que Khaled fit la guerre à Kolthoum-Ibn-Eïad et le tua sur le champ de bataille. AbouCorra remplaça Khaled comme chef des Zenata.

A l'époque où l'empire oméïade de l'Orient penchait vers sa ruine, une foule de Berbères avaient embrassé le kharedjisme. Les Ourfeddjouma prirent alors la ville de Cairouan; les Hoouara et les Zenata occupèrent Tripoli; les Miknaça s'emparèrent de Sidjilmessa, et Ibn-Rostem s'établit dans Tèhert. L'arrivée d'Ibnel-Achâth, que le khalife Abou-Djåfer-el-Mansour avait nommé gouverneur de l'Ifrîkïa, remplit d'effroi les populations berbères.

' Voy. t. 1, pp. 217, 362.

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