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Tant que cette enquête dura, El-Luliani continua à se rendre régulièrement à son bureau. Alors on fit répandre le bruit qu'il allait s'enfuir en Sicile, et sur l'aveu d'un de ses affidés, on décida sa mort. Livré à Hilal, chef du corps des affranchis européens, il mourut sous la bastonnade. Son cadavre fut exposé aux insultes de la populace qui finit par en détacher la tête. Les parents et amis de ce malheureux furent enveloppés dans la proscription et périrent tous par l'ordre du sultan.

ABOU-ALI-EL-MILIANI EST CHASSE DE MILIANA PAR L'ÉMIR
ABOU-HAFS.

Après la prise de Tlemcen par Abou-Zékérïa et la soumission de Yahgmoracen, tout le Maghreb central, depuis la province de Tlemcen inclusivement jusqu'à Bougie, obéissait à la domination hafside. A peine, cependant, l'autorité du sultan eut-elle cessé de s'y faire sentir que les tribus d'origine zenatienne, populations fières et puissantes, commencèrent encore à se faire la guerre. Or, le sultan, en partageant les territoires du Maghreb centre ces nomades, avait donné Milîana aux Beni-Ourcîfan, peuplade maghraouienne. A cette époque le jurisconsulte et traditionniste Abou- 'l-Abbas-el-Miliani, homme aussi distingué par le savoir que par ses mœurs et sa piété, se trouvait dans cette ville. Les docteurs les plus habiles venaient de tous les côtés pour entendre ses leçons, et le conseil administratif de Milîana l'avait choisi pour son président. Abou-Ali, son fils, était d'un caractère tout différent : rempli d'ambition, sans posséder une seule bonne qualité pour le lui faire pardonner, il se laissa entraîner par la fougue de la jeunesse et conçut l'espoir de se rendre indépendant. Cela lui semblait d'autant plus facile qu'il voyait l'autorité hafside en Maghreb s'affaiblir de jour en jour et la guerre se prolonger entre les Maghraoua et Yaghmoracen, leur voisin et adversaire déclaré. Cet état de choses le décida à répudier la souveraineté des Hafsides et à se faire proclamer seigneur de Miliana.

Le sultan, ayant appris la nouvelle de cette insurrection, plaça son frère, l'émir Abou-Hafs, à la tête d'une division de troupes composée des divers corps de la milice, et lui donna pour collègues l'émir Abou-Zeid-Ibn-Djamê et Don Henri, frère du roi Alphonse. Cette armée quitta Tunis l'an 659 (1261), et, à la suite d'une marche très-rapide, elle arriva sous les murs de Miliana, y mit le siége et l'emporta d'assaut. Abou-Ali réussit à s'évader et à trouver un asile chez les Beni-Yacoub, fraction de la tribu d'Attaf, l'une des grandes branches de la tribu des Zoghba. Ses protecteurs le firent passer dans le Maghreb-elAcsa où il resta pendant quelque temps. Plus loin, nous aurons encore l'occasion de parler de lui *.

Après avoir fait son entrée dans Miliana et rétabli l'ordre dans les pays voisins, Abou-Hafs donna le commandement de la ville à [Mohammed-]Ibn-Mendil, émir des Maghraoua. Cet officier Y maintint l'influence des hafsides, et, de même que les autres chefs de sa tribu, auxquels le sultan avait accordé des commandements, il se conduisit en serviteur dévoué.

Abou-Hafs repartit alors pour Tunis et, pendant qu'il était en marche, reçut de son père le brevet de sa nomination au gouvernement de Bougie. Le plaisir d'être auprès du sultan l'emporta sur l'ambition, et, à force d'instances, cet émir parvint à s'y faire remplacer par le cheikh Abou-Hilal-Eïad-Ibn-Said-elHintati. Rentré dans la capitale en l'an 661 (1262-3), il monta, longtemps après, sur le trône. Le lendemain de son arrivée, il eut la douleur de perdre son frère germain, Abou-Bekr-IbnAbi-Zékérïa. La famille royale et le public furent vivement affligés de ce malheur, et le sultan lui-même présida aux obsèques du défunt.

Voy, ci-devant, p. 347.

Ici l'auteur renvoie au chapitre sur les Aulad-Mendil, qui se trouve dans le troisième volume de cette traduction. Il parle encore d'AbouAli daus le chapitre sur El-Miliani qui se trouve, ci-après, dans l'histoire des Mérinides, règne du sultan Abou-Yacoub-Youçof.

T. II.

23

EVASION D'Abou-'l-caceM-IBN-ABI-ZEID ET SA RÉVOLTE CHEZ
LES RIAH.

Abou-'l-Cacem', fils d'Abou-Zeid, fils du cheikh AbouMohammed, vivait dans la famille de son cousin, le khalife, et recevait de lui une pension pour son entretien. Son père AbouZeid fut celui qui exerça le commandement [de l'Ifrîkïa] après la mort du cheikh Abou-Mohammed et qui rentra ensuite en Maghreb. Abou-'l-Cacem vint [en Ifrîkïa] avec l'émir AbouZékérïa auquel son père, en mourant, l'avait confié. Il ne le quitta plus jusqu'au moment de sa révolte, action à laquelle il s'était laissé porter en conséquence d'un bruit qui venait de circuler et dont il craignait les suites. Voici de quoi il s'agissait : le sultan avait fait frapper des monnaies de cuivre, semblables aux folous de l'Orient et dont la valeur intrinsèque égalait celle qu'elles representaient. En ceci, il avait eu pour but de rendre un service au public en lui donnant une monnaie dont l'emploi devait faciliter les achats et les ventes 2. Il s'y était décidé surtout en voyant les monnaies d'argent s'altérer de plus en plus par la cupidité des changeurs et des fondeurs juifs. Ces pièces de cuivre s'appelaient handous 3. Bientôt, les malfaiteurs se mirent à en frapper des quantités n'ayant pas le poids requis; aussi finirent-elles par devenir tout-à-fait mauvaises. Ce fut en vain que le sultan condamna à mort plusieurs des coupables; rien ne put arrêter le mal. A la fin, le peuple ne voulut plus recevoir la nouvelle monnaie et en demanda la suppression; des paroles on

Dans plusieurs endroits de cet ouvrage, on trouve Cacem et ElCacem à la place d'Abou-'l-Cacem.

Jusqu'alors, on se servait dans le petit commerce de coupures de monnaies d'argent, ainsi que cela se faisait chez plusieurs autres peuples musulmans. Dans le texte arabe, il faut lire bi-açouakihom à la place de bi- açra fiha.

3 Selon Es-Cherîchi, dans son commentaire sur les Séances d'ElHariri, les handous étaient des coupures de dirhems (monnaies d'argent).

passa aux actes de violence, et, d'après un de ces bruits que les gens de la basse classe aiment à répandre, le meneur de la sédition aurait été [Abou-]'l-Cacem, fils d'Abou-Zeid. Le sultan supprima les monnaies de cuivre et donna une amnistie aux révoltés; mais il conserva toujours une opinion peu favorable de la conduite qu'avait tenue son cousin. Celui-ci, ayant eu connaissance de ce qui se passait [dans l'esprit du sultan], céda aux inspirations de la crainte et, en l'an 661 (1262-3), il s'enfuit de la capitale. Arrivé chez les Rîah, il alla trouver leur émir, Chibl-Ibn-Mouça-Ibn-Mohammed, chef des Douaouida, et se fit prêter par lui le serment de fidélité. Le sultan fut bientôt informé de cette démonstration hostile et prit la résolution de se mettre en campagne. Abou-'l-Cacem ne put surmonter l'appréhension du danger, et, voyant une agitation extraordinaire se répandre parmi les Arabes de la tribu qui l'avait accueilli, il craignit d'être trahi et prit le parti de s'éloigner. Parvenu à Tlemcen, il passa, de là, en Espagne où il trouva son cousin, l'émir AbouIshac', [fils d'Abou-Zékérïa,] qui s'était expatrié comme lui. Alors il se livra aux désordres les plus honteux et fit parade de ses vices au point d'encourir la réprobation formelle da gouvernement. Il rentra donc en Maghreb et séjourna pendant quelque temps à Tînmelel, puis se rendit à Tlemcen où il finit ses jours. Quant à l'émir Abou-Ishac, il resta auprès d'Ibn-elAhmer, [sultan de l'Andalousie,] jusqu'au moment où il se mit en évidence de la manière que nous raconterons plus loin.

LE SULTAN SE REND A EL-MECÎLA.

Quand le sultan apprit qu'[Abou-'l-]Cacem venait de passer en Maghreb, après avoir séduit la tribu des Riah et lancé leurs guerriers sur les contrées voisines, il quitta Tunis, l'an 664 (4 265-6), à la tête des troupes almohades et des divers corps de milice. Son but était de rétablir la tranquillité du pays et d'effa

1 Voy, ci-devant, p. 342.

cer jusqu'aux vestiges des derniers troubles, après avoir fait rentrer les Arabes dans le devoir.

En parcourant ainsi les provinces de son empire, il envahit le territoire occupé par les Rîah et força Chibl-Ibn-Mouça et les Douaouida de se jeter dans le Désert. Parvenu à El-Mecîla, ville située sur la frontière de la région qu'il venait de soumettre, il reçut la visite de Mohammed-Ibn-Abd-el-Caouï, émir des BeniToudjîn, qui s'était empressé de venir lui renouveler l'assurance de sa fidélité. Ce chef fut accueilli avec tous les égards dus à son rang et comblé de dons et d'honneurs. Sans compter les chevaux de main, les selles brodées en or, les brides ornées de pierreries, les grandes tentes de lin garnies de leurs cordes en coton, les bêtes de somme, les armes, l'argent et autres objets, Ibn-Abd-el-Caouï reçut en fief la ville de Maggara et le village d'Aoumach, dans le Zab. Il s'en retourna alors chez lui, et le sultan reprit le chemin de Tunis, l'âme remplie d'un profond ressentiment contre les Rîah. Bientôt après, il tourna contre eux l'arme de sa politique, ainsi que nous allons bientôt le raconter.

En l'an 665 (1266-7) et le lendemain de sa rentrée à la capitale, il perdit son affranchi Hilal, surnommé El-Caïd (le général), qui mourut après avoir joui d'une grande considération à la cour. Hilal s'était montré digne de sa haute fortune : esclave du feu sultan et faisant partie de l'héritage recueilli par El-Mostancer, il s'était distingué par sa bravoure et sa générosité, par sa bonté et ses prévenances envers les savants et par son empressement à obliger tout le monde. Il fonda plusieurs établissements de bienfaisance qui servent à immortaliser son nom. Le sultan fut profondément affligé de la mort de ce fidèle serviteur.

LE SULTAN FAIT MOURIR LES CHEIKHS DES DOUAOuida.

Chibl-Ibn-Mouça et sa tribu, les Douaouida, s'étaient plusieurs fois compromis par les méfaits les plus graves : ils se plaisaient dans la révolte, et, quand un prince quelconque de la famille royale allait se réfugier chez eux, ils ne manquaient jamais de le

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