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>> Sois affable envers les soldats de tous grades, mais en les » traitant chacun selon son rang; si tu mets les inférieurs au >> niveau des chefs, tu les jetteras dans l'insolence et la pré>> somption, tout en indisposant les chefs et en portant atteinte » à leur dévouement. Si tu prodigues tes faveurs, tu les rendras >> sans prix aux yeux des uns et des autres et tu semeras la dis» corde parmi tes propres partisans. Regarde le chef de l'ar› mée comme ton père et les subordonnés comme tes fils; >> traites-les avec condescendance et bonté; écoute leurs avis, » et, quand tu auras pris une décision, mets ta confiance en >> Dieu, car Dieu aime ceux qui ont recours à son appui. Sévère » pour toi-même, tu dois repousser l'amour-propre et la con>> fiance en ton propre mérite; tu n'écouteras point les gens » égarés qui, voulant te tromper, diront: Tu es le premier des » hommes en puissance; tu les surpasses tous en libéralité, en » vertu et en bravoure. Sache que cela est mensonge et décep>>tion et que Dieu exaltera celui qui s'humilie devant lui.

» Il est de ton devoir d'examiner l'état de tes sujets et de pren>>dre des renseignements sur la conduite des fonctionnaires qui >> les administrent et des magistrats qui leur rendent justice; ne » ferme les yeux ni sur leurs vertus, ni sur leurs fautes. Toutes >> les fois qu'on t'invoquera contre l'oppression, fais-la dispa>> raître; punis les transgresseurs, sans distinction de rang; » châtie les crimes de tes agents, sans avoir égard ni aux liens >> qui pourront les attacher à toi, ni aux services qu'ils auront » pu te rendre. Ne laisse pas à un seul individu le droit de te >> présenter les pétitions de tes sujets et les plaintes des op>> primés; ne te conduis pas à leur égard d'après sa volonté, >> mais attache à ta personne des hommes probes, véridiques,

qui rechercheront la vérité et qui se feront de nouveaux titres » à la faveur de Dieu par leur empressement à te faire parvenir >> les réclamations de ceux qu'il a créés. Avant de prendre une >> décision, tu entendras chacun de ces agents en particulier; >> car si tu te fies exclusivement aux rapports et aux conseils

1 Lisez ictasert.

» d'un seul individu, tu t'exposeras à être entraîné dans la par» tialité par ses passions et ses préjugés, au point de sacrifier les » intérêts du bon droit et de la vérité. Si un homme vient te » porter plainte pendant que tu es sur la route et en voyage, » dis-lui de s'approcher et interroge-le, afin de bien connaître » le sujet de sa réclamation; réponds-lui avec bonté et douceur >> pendant que tu l'écoutes; l'attention, la commisération que tu >> lui auras montrées l'encourageront à te parler avec confiance >> et laisseront dans les esprits des grands et des petits une » haute opinion de ta conduite comme administrateur et comme >>> souverain.

>> La vie et les biens de tout musulman sont choses sacrées >> pour quiconque croit en Dieu et au jour du jugement; on ne » peut y toucher sans être autorisé par le Coran et les tradi>>tions du Prophète, et encore faut-il que le texte de la loi et la >> preuve du délit soient là pour justifier la sentence. Il en est >> autrement à l'égard de ceux qui attaquent et volent les mu>> sulmans sur les grandes routes, des gens qui persistent dans » l'égarement et qui portent atteinte aux vrais croyants dans >> leurs personnes et leurs biens. Pour ceux-là, il n'y a que » l'épée, instrument qui extirpe le mal et qui guérit les cerveaux » troublés par l'esprit du désordre. Ne pardonne jamais les >> défauts des hommes envieux, de ces gens qui, étant incapables >> d'aucun travail honnête, cherchent à ruiner la prospérité d'au>>trui; si tu leur pardonnes, ils se mettront à parler : puis, des >> paroles ils passeront aux actes, et c'est sur toi que retombera » le mal dont ils se seront rendus coupables. Ici, il faut couper >> court au crime avant qu'il ne se propage: il ne faut pas » l'attendre, mais le prévenir.

>> Tu dois avoir toujours la pensée de la mort présente à l'es» prit; ne te laisse pas séduire par les biens du monde, quand >> même tu croirais les tenir, et garde-toi de comparaître devant >> le Seigneur sans y être devancé par des bonnes actions, mar>>chandise dont tu retireras grand profit en l'échangeant contre >> la bienveillance de Dieu. La résignation à sa volonté est le » métier le plus profitable, la mine la plus riche à exploiter; et

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>> l'abnégation de soi est un trésor inépuisable. Au sujet de ces paroles du Coran: Et nous avons laissé sur lui [celte béné» diction] pendant les générations suivantes : Que la paix soit » sur Noé dans l'univers entier un commentateur a dit: « Cela signifie une bonne renommée dans le monde, parce qu'il >> y laissa l'éternel souvenir de sa conduite méritoire et de ses >> actions saintes et célèbres. » Qu'il te suffise donc, en fait des » biens mondains, de posséder un habit pour te couvrir et un >> cheval pour te porter au secours des serviteurs de Dieu.

» Si tu gardes ces conseils sans cesse devant les yeux, j'ai >> tout espoir que Dieu laissera remporter par ta main des vic»toires qu'il aura rendu faciles, qu'il te soutiendra sans cesse » et qu'il ne t'affligera que pour ton avantage. [Ainsi soit-il] >> par la bonté de Dieu, par sa puissance et par sa majesté ! >> Dieu veuille que tu sois de ceux qui écoutent pour retenir et » qui répondent à l'appel quand on les invite à suivre la bonne » voie. Dieu est tout-puissant et digne d'être obéi. Il n'y a de >> force, ni de puissance que par le moyen de Dieu très-haut! >> Dieu nous suffit, et il est le meilleur des gardiens. »

Ce fut en suivant les conseils renfermés dans cet excellent écrit que l'émir Abou-Yahya se forma au trône et qu'il s'acquit une haute position dans l'empire; mais, en l'an 646 (1248-9), pendant qu'il se livrait à l'étude et à la dévotion, la mort vint l'enlever aux espérances qu'il avait éveillées dans tous les cœurs. Cet événement plongea le sultan dans un chagrin profond et fournit aux poètes le sujet de plusieurs élégies qui servirent à augmenter la douleur et à entretenir la tristesse du malheureux père.

Dans une assemblée des grands officiers de l'empire, le sultan désigna comme son successeur l'émir Abou-Abd-Allah-Mohammed, frère du prince décédé, et il leur ordonna à tous d'apposer leurs signatures à l'acte de cette nomination.

Coran, sourate 37, versets 76, 77. L'auteur de cette lettre n'en cite que le premier verset.

MORT DU SULTAN ABOU– ZÉKÉRÏA.

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SUITES DE CET

ÉVÉNEMENT.

Le sultan Abou-Zékérïa venait de quitter Tunis et s'était dirigé vers Constantine dans l'intention d'examiner l'état de cette province. Arrivé à Baghaïa, il passa ses troupes en revue et reçut une députation des Douaouida que lui amena Mouça-IbnMohammed. Ce cheikh, après s'être montré peu dispos à l'obéissance, fit maintenant sa soumission. Le sultan était encore à Baghaïa quand il tomba malade; mais, après son retour à Constantine, il recouvra la santé et se transporta à Bône. Attaqué de nouveau par la même indisposition, qui se déclara, cette fois-ci, avec une grande intensité, il mourut en arrivant sous les murs de Bône, le 22 du mois de Djomada. second 647 (2 octobre 1249) et dans la vingt-deuxième année de son règne. Il fut enterré dans la grande mosquée de Bône; mais, en l'an 666 (1267-8), quelque temps avant le siége de Tunis par les chrétiens, on transporta son corps à Constantine. AbouAbd-Allah-Mohammed, son fils et successeur désigné, fut aussitôt proclamé sultan.

A peine la nouvelle de cette mort se fut-elle répandue que plusieurs états, situés dans les pays lointains, cessèrent de reconnaître la souveraineté de l'empire hafside. Partout où l'autorité d'Ibn-el-Ahmer se faisait sentir, on suppríma le nom de cette dynastie dans la prière publique; mais Yaghmoracen-Ibn-Zian, seigneur du Maghreb central, lui resta fidèle et, jusqu'au siége de Tlemcen [par les Mérinides], [son fils Othman] suivit l'exemple qu'il avait donné. [Dans l'histoire des Beni-Abd-Ouad] nous expliquerons le motif de leur défection.

Ceuta était alors gouverné au nom l'émir Abou-Zékérïa par Abou-Yahya-Ibn-es-Chehîd, prince qui avait sous ses ordres Abou-Amr-Ibn-Abi-Khaled et le caïd Chefaf. Quand on apprit dans cette ville qu'Abou-Zékérïa avait cessé de vivre, une populace émeutée tua ces deux officiers et mit Ibn-es-Chehîd dans la nécessité de de s'enfuir à Tunis. Cette révolte fut en grande

partie l'ouvrage de Hadjoun-er-Rendahi lequel avait agi d'après les inspirations d'Abou-l-Cacem-el-Azéfi et d'autres notables de la ville, qui voulaient tous avoir Abou-l'-Cacem pour gouverneur. Cette révolution eut lieu en l'an 647 (1249-50), et on célébra aussitôt la prière publique à Ceuta au nom d'El-Morteda [le khalife almohade].

Tanger suivit l'exemple de Ceuta et reconnut pour chef un officier surnommé Ibn-el-Amîr, auquel Abou-Ali-Ibn-Khalas avait délégué le commandement. Cet Ibn-el-Amîr s'appelait Youçof; son père Mohammed, était fils d'Abd-Abd-Allah-IbnAhmed-el-Hemdani 3.

Quand le caïd Rendahi et Abou-'I-Cacem-el-Azéfi se furent emparés du pouvoir à Ceuta, Ibn-el-Au.fr en fit de même à Tanger; mais, au lieu de reconnaître comme eux la souveraineté des Almohades, il y fit prononcer la prière publique au nom du sultan hafside. Bientôt après, il remplaça ce nom par celui du khalife abbacide [de Baghdad], en y ajoutant le sien. Cet état de choses dura jusqu'à ce qu'il mourut assassiné par les Mérinides. Dans l'histoire de ce peuple nous donnerons les détails de cette affaire. Les fils d'Ibn-el- Amîr se rendirent à Tunis avec leur beau-père, le cadi Abou-'l-Ghanem-Abd-erRahman-Ibn-Youçof, un des émigrés musulmans qui avaient quitté Xativa [lors de la prise de cette ville par les Chrétiens, en 1244 de J.-C.]. Abou-'l-Ghanem s'était alors fixé à Tanger et avait contracté une alliance matrimoniale avec la famille d'Ibn-el-Amîr.

Quant au cadi Abou-'l-Cacem-el-Azéfi, il s'était fait remarquer par sa piété, ses talents, ses connaissances comme légiste et son habileté comme rédacteur d'actes et d'obligations. Aussi, sous le règne du [dernier] sultan, il avait rempli, avec éclat, les fonctions de cadi dans la métropole de l'empire.

1 Variantes: Rendadji. Zendahi, etc.

2 Voy., ci-devant, p. 323, note.

3 Ahmed-el-Hemdani descendait, peut-être, de Hamed-Ibn-Hemdan, le chef aurébien qui trahit le prince idricide El-Haddjam.

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