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AVANT-PROPOS

L'année dernière, les préoccupations de la lutte entre la France et son implacable ennemi nous avaient imposé un retard dans la publication du xive volume, qui n'a été livré au public que dans le courant de l'année 1871. Mais alors est survenue cette triste et lamentable insurrection arabe, qui, à un moment donné, pouvait avoir de bien terribles conséquences pour le pays. Quant à nous, elle a eu pour résultat de nous priver de la plupart de nos collaborateurs, qui tous, civils on militaires, avaient les yeux fixés sur les événements du jour, et ne se préoccupaient guère de l'Histoire ancienne et des monuments qui nous l'avaient transmise. La Société, prenant en considération cette situation, a décidé, dans sa séance du 27 avril, qu'il ne serait publié qu'un seul volume pour les deux années, et que celui que nous présentons aujourd'hui (xve vol., 5e de la nouvelle série) porterait la date de 1871-1872.

L'intérêt tout particulier qui s'attache encore en ce moment à tout ce qui concerne cette insurrection formidable de 1871, nous a fait un devoir de rechercher et d'accueillir l'histoire des villes et des tribus qui en ont été le foyer, et de donner à ces études une plus large place que d'ordinaire. Notre savant et consciencieux sccrétaire, qui vient de faire une longue et pénible campa

Sahara de Constantine et de Tunis a été le théâtre depuis quatre siècles environ. On y voit parfaitement la vie des nomades du Souf, et surtout l'histoire de ces Troud, dont les aventures rappellent la vie des anciens Arabes décrite dans le Kitâb-el-Aghâni. Un fait bien remarquable, c'est l'indifférence religieuse où étaient tombées ces populations vers le seizième et le dix-septième siècle. Elles avaient presque cessé d'être musulmanes, et l'on comprend maintenant ce que dit Ibn-Khaldoun, quand il affirme que les populations berbères apostasièrent jusqu'à douze fois. Même depuis l'occupation française, le fanatisme semble avoir été dans ce pays le fait d'exaltés qui venaient y souffler le feu de la guerre sainte, plutôt que l'esprit même des gens du pays. M. Féraud a accompagné sa traduction d'El-Adwani de précieux renseignements sur tout le Sahara algérien et sur les forages de puits artésiens qui sont actuellement en train de le métamorphoser. Le vieil esprit africain, combiné avec l'esprit nomade des Arabes antéislamiques, vit encore dans ce pays de la façon la plus originale. L'islamisme paraît ne former dans tous ces pays qu'une couche assez superficielle. Le travail de M. Pont sur les Amamra (1) et celui de M. Mercier sur la résistance que la race berbère opposa à l'islam (2) confirment tout à fait ces aperçus. M. Vayssettes a étudié l'histoire de Constantine sous la domination turque, en partie d'après l'ouvrage arabe de Salah-el-Antéri, publié à Constantine en 1846. Cette triste période de trois cents ans est une époque de silence pour la littérature magrébine. M. Vayssettes n'a rien négligé pour sauver de l'oubli une histoire qui sera bientôt couchée dans la tombe avec les derniers restes de la génération qui en a pu garder le souvenir (3). M. Cherbonneau a donné une notice sur le célèbre

(1) Recueil, etc. 1868, p. 217-240.

(2) Même recueil, 1868, p. 241-254.

(3) Même recueil, 1867, p. 241-352; 1868, p. 255-392.

Sénousi (1), dont l'influence sur l'Afrique musulmaue a été si profonde.

Mais le grand service que nous rendent nos confrères d'Algérie est d'avoir découvert tout ce monde touareg ou libyque, tout ce monde qui n'est ni punique, ni romain, ni vandale, ni byzantin, ni arabe, ni turc, qui est le monde africain même, conservé jusqu'à nos jours, à travers toutes les dominations étrangères, par les idiomes kabyle et touareg, par l'alphabet tifinag, par les inscriptions libyques, par des institutions et des mœurs essentiellement aborigènes. Ce monde sort à l'heure qu'il est de terre et commence à nous apparaître avec beaucoup d'unité et de clarté. Les inscriptions dites libyques se sont depuis deux ans singulièrement multipliées, et parmi ces inscriptions, il y en a maintenant une dizaine de bilingues (latino-libyques) qui seront d'un prix inestimable pour l'interprétation des textes libyques. C'est près de Bône, dans les vieux cimetières de la Cheffia et du cercle de La Calle, que sortent ces monuments. C'est déjà un fait bien remarquable que de trouver des textes épigraphiques des troisième et quatrième siècles de notre ère (les textes latins indiquent une fort basse époque), conçus dans cet alphabet africain que ni Carthage, ni Rome, ni le christianisme n'avaient pu déraciner. Que sera-ce quand nous aurons de ces textes épigraphiques une interprétation rigoureusement philologique, quand nous saurons avec certitude à quelle langue ils appartiennent? Les principaux services pour la découverte de ces précieux textes ont été rendus par M. le docteur Reboud, qui a mis un empressement exemplaire à faire parvenir à l'Académie des inscriptions les textes par lui découverts (2). M. le général Faidherbe et d'autres encore ont rivalisé avec M. Reboud de zèle et d'ardeur (3).

(1) Revue africaine, janvier 1870.

(2) Comptes rendus de l'Acad. des inscr. 1869, p. 270, etc.

(3) Comptes rendus de la Société française de numismatique et d'archéo

M. Reboud (1) et M. Faidherbe (2) ont publié en même temps les textes connus jusqu'ici. M. le docteur Judas a collaboré activement à ces belles investigations, en mettant son érudition au service des chercheurs et en publiant quelques textes pour la première fois (3). M. Reboud se borne, avec une discrétion des plus louables, à publier des représentations exactes des monuments et à raconter les circonstances matérielles des découvertes. Nous craignons que les interprétations qu'y joint le docteur Judas (4) et les considérations ethnographiques où entre le général Faidherbe (5) ne tiennent pas devant

logie, 1869, p. 249, 250, 251 (découvertes de MM. Dubourg et Letourneux), 1870 (découvertes de M. Faidherbe); Revue africaine, janvier 1870 (Faidherbe).

(1) Recueil d'inscriptions libyco-berbères, avec 25 planches et une carte de la Cheffia. Paris, Adrien Leclère, 49 pages, in-4o, 25 pl. (Extrait des Mémoires de la Société française de numismatique et d'archéologie 1870.) M. Reboud a en outre dessiné et autographié les monuments sur une plus grande échelle que celle de la publication; ces autographies ne sont pas dans le commerce. Enfin, M. Reboud a bien voulu donner ses empreintes, dessins originaux, photographies, à la commission des inscriptions sémitiques de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui possède aussi l'original de quelques monuments. Le recueil de M. Reboud contient 153 textes, sans compter les inscriptions de Duveyrier.

(2) Collection complète des inscriptions numidiques (libyques), avec des aperçus ethnographiques sur les Numides, par le général Faidherbe, Lille, Danel, in-4o, 79 pages, 6 planches. La collection de M. Faidherbe a quelques textes de plus que celle de M. Reboud (en tout environ 170). Il y a une planche d'additions

(3) Revue africaine (70 cahier, juillet 1868) et Annales des voyages (1868.) Sur quelques épitaphes libyques et latino-libyques, pour faire suite à mes trois mémoires sur des épitaphes libyques et à ma Nouvelle analyse de l'inscription de Thugga. Paris, Klincksieck, in-8°, 14 pages, 1 planche, 1870.

(4) Nouvelle analyse de l'inscription libyco-punique de Thugga, suivie de nouvelles observations sur plusieurs épitaphes libyques. Paris, Klincksieck, 76 pages, in-8°, 2 planches, 1869.

(5) Op. cit. et dans la Revue africaine, janvier 1870; Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 1868, p. 241-243.

une critique plus avancée. En pareille matière, on ne peut trop se défier des étymologies apparentes, des coïncidences fortuites de son; il faut procéder par une méthode organique, par des lois solidement établies. Que si, pour éclairer le sujet, on y mêle la question des monuments mégalithiques, entendus au sens des celtomanes, la craniologie, la théorie, les races blondes, les origines gauloises, il est à craindre qu'on n'explique obscurum per obscurius. Mais aucun abus de méthode n'enlèvera à ces études nouvelles leur rare intérêt. A côté du monde indico-européen, du monde sémitique, du monde tartare, plaçons sans hésiter un monde africain, berbère, libyque, atlantique, comme on voudra l'appeler. Plus tard, nous verrons de quel côté il convient de chercher des congénères à cette classe nouvelle de langues et de peuples.

Ce n'est pas seulement l'histoire, la philologie et l'épigraphie libyques qui parlent pour l'individualité de la race berbère. L'épigraphie latine nous rend ses dieux, dont le culte se conserva jusqu'en pleine époque romaine, sa géographie, ses noms de villes. L'archéologie nous rend ses monuments empreints d'un caractère à part, ses symboles où l'influence punique se fait sentir, mais qui ne sont pas purement puniques (1) L'exploration des ruines de Milah, de Sufévar, de Sila et de la nécropole de Sigus par M. Cherbonneau (2) a fourni sur tous ces points des données importantes. Est-il un renseignement plus curieux que celui qui a été transmis à l'Académie des inscriptions par M. René Galles, et selon lequel l'usage d'élever des cercles de pierres levées en souvenir de certaines confédérations de tribus aurait duré en Kabylie jusqu'au dernier siècle? Un tel fait ne prouve-t-il pas bien que ces monuments ne sont point l'apanage exclusif d'une race ou d'un siècle déterminé ?

(1) Voir les bas-reliefs, publiés par M. Dewulf, Recueil de la Société de Constantine, 1867, planches 1 et 2 (texte, p. 223-224).

(2) Recueil de la Société de Constaniine, 1868, p. 393 et suiv.

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