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§ XXVIII.

GOUVERNEMENT D'ABOU-DJAFER -OMAR-IBN-HAFS

HEZARMERD.

Hezarmerd est un mot persan qui signifie mille hommes . — Quand El-Mansour apprit la mort d'El-Aghleb, il confia le gouvernement de l'Ifrikïa à Omer-Ibn-Hafs, homme distingué par sa bravoure, qui tirait son origine de Cabîça, fils d'Abou-Sofra, et frère d'El-Mohelleb1. Il arriva dans cette province au mois de Safer de l'an 151 (mars 768), suivi de cinq cents cavaliers. Les principaux personnages du pays étant venus se joindre à lui, il leur fit des présents et les traita avec tant d'égards que les affaires se rétablirent promptement, et que la paix régna pendant trois ans et quelques mois. Il reçut alors une lettre par laquelle El-Mansour lui ordonna de passer dans le Zab, et de reconstruíre la ville de Tobna. Avant de s'y rendre, il confia le gouvernement de Cairouan à Habib-Ibn-Habib-Ibn-Yezid-Ibn-Mohelleb. Comme l'Ifrikïa se trouvait ainsi dégarnie de troupes, les Berbères se révoltèrent, et Habîb, qui sortit pour les combattre, perdit la la vie. Les insurgés se rassemblèrent alors aux environs de Tripoli et prirent pour chef Abou-Hatem-Yacoub-Ibn-Habib, client de la tribu Kinda, et surnommé Abou-Cadem. L'officier qui commandait à Tripoli au nom d'Omar et qui s'appelait ElDjoneid-Ibn-Yessar, de la tribu d'Azd, envoya contre les Berbères un corps de cavalerie sous les ordres de Hazem-Ibn Soleiman; mais ce général essuya une défaite et rentra à Tripoli, auprès du gouverneur. Alors, El-Djoneid écrivit à Omar-IbnHafs et s'en fit donner un renfort de quatre cents cavaliers, commandé par Khaled-Ibn-Yezîd-el-Mohellebi. Encouragé par l'arrivée de cette troupe, il alla livrer bataille aux rebelles, mais il fut obligé, ainsi que Khaled, de se refugier dans Cabes. OmarIbn-Hafs leur envoya alors Soleiman-Ibn-Abbâd-el-Mohellebi à la tête d'une troupe de milices. Soleiman rencontra Abou-Hatem

Tunis où il fut tué par la milice. Selon un autre récit, les troupes d'Ibnel-Aghleb le tuèrent dans le combat qui coûta la vie à leur général. Dès lors, El-Mokharec resta maître de l'Ifrikïa. — (Ibn-Khaldoun.)

1 Voyez ci-devant, pag. 221.

près de Cabes, mais il fut battu et obligé de replier sur Cairouan où son adversaire vint le bloquer. Pendant que le feu de la guerre se propageait par toute l'Ifrîkïa, Omar se tenait à Tobna, où bientôt douze armées de Berbères arrivèrent de différents côtés pour l'assiéger. Abou-Corra, le chef sofrite, y vint à la tête de quarante mille cavaliers; Abd-er-Rahman-Ibn-Rostem l'eibadite, avec quinze mille; Abou-Hatem, autre chef eibadite, à la tête d'un nombre considérable; Acem-es-Sedrati l'eibadite vint avec six mille cavaliers; El-Misouer, chef eibadite et membre de la tribu de Zenata, y arriva avec dix mille; Abd-el-Mélek Ibn-Sekerdid1, le sofrite, de la tribu de Sanhadja, y arriva aussi avec deux mille cavaliers, suivis d'un grand nombre d'autres. Omar n'avait à leur opposer qu'un corps de cinq mille cinq cents hommes. A la vue du danger qui le menaçait, il assembla ses officiers en conseil et leur demanda s'il fallait sortir à la rencontre de l'ennemi. Ils lui répondirent tous qu'il ferait mieux de se tenir dans la ville. Alors, il eut recours à l'intrigue dans l'espoir de pouvoir détacher les sofrites de la coalition, et il leur envoya un miknacien, nommé Ismail-Ibn-Yacoub, auquel il avait remis quarante mille dirhems (pièces d'argent) et un grand nombre de robes d'honneur, avec ordre de les offrir à AbouCorra pour le déterminer à quitter ses alliés. A la vue de ce présent, Abou-Corra s'écria: «Pensez-vous que moi qui suis honoré du titre d'imam [chef spirituel et temporel] depuis quarante ans, je puisse sacrifier à un misérable intérêt matériel, dont on ne retire aucun avantage, le devoir sacré qui m'est imposé de vous faire la guerre ? » Frustré dans sa tentative, l'envoyé se rendit auprès du fils d'Abou-Corra, ou, d'après une autre version, auprès de son frère, auquel il donna quatre mille dirhems et plusieurs robes, à condition qu'il engagerait son père à se retirer, et qu'il amènerait les sofrites à retourner dans leur pays. Cette même nuit le fils Abou-Corra prit si bien ses mesures, que le lendemain son père vit partir l'armée qu'il commandait et se trouva dans la nécessité de la suivre. Immédiatement après la

1 Variante: Sekrouïd.

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retraite des sofrites, Omar envoya quinze cents hommes sous le commandement de Mâmer-Ibn-Eïça de la tribu de Sâd, pour combattre Ibn-Rostem qui se trouvait à Tehouda avec quinze mille cavaliers. Ibn-Rostem essuya une défaite et prit la route de Tèhert. Omar confia alors le commandement de Tobna à ElMohenna-Ibn-el-Mokharec-Ibn-Ghifar, de la tribu de Taï, et se mit en marche afin de dégager Cairouan. Abou-Corra, ayant appris le départ d'Omar, rassembla ses troupes, et alla bloquer El-Mohenna dans Tobna; mais celui-ci fit une sortie, le culbuta et pilla son camp.

Il y avait déja huit mois qu'Abou-Hatem assiégeait Cairouan; aussi le trésor de cette ville, et même les magasins de vivres, se trouvaient totalement épuisés. Pendant tout ce temps le garnison était obligée de combattre les Berbères chaque jour, du matin au soir; et, pressée par la faim, elle avait fini par manger tous ses chevaux et même ses chiens. Dans cette extrêmité, les habitants commencèrent à quitter la ville pour se réfugier dans le camp ennemi. Omar ayant su cet état de choses, partit pour Cairouan à la tête de sept cents hommes de la milice. Lorsqu'il fut arrivé à Laribus, les Berbères levèrent le siége et avancèrent tous à sa rencontre. Informé de leur approche, Omar se porta rapidement aux environs de Tunis, et quand l'ennemi fut venu prendre position à Semindja, il se rendit à Bîr-es-Selama où il effectua sa jonction avec [son frère utérin] Djemîl-Ibn-Sakhr, qui arrivait de Cairouan. De Bir-es-Selama il se dirigea sur Cairouan, et arrivé dans cette ville, il ordonna à sa cavalerie de parcourir les environs de la place et lui rapporter des approvisionnements en vivres, en bois et autres choses nécessaires. Il fit ainsi des dispositions pour soutenir un siége, et il forma un camp retranché à la porte d'Abou-'r-Rebiâ dans lequel il établit ses milices. Bientôt Abou-Hatem y parut à la tête de cent trente mille hommes. Omar lui livra bataille, mais, après un combat opiniâtre, il fut obligé de rentrer au camp où il soutint encore un assaut; et accablé enfin par le nombre, il fut contraint de se jeter dans les retranchements de la porte d'Abou-'r-Rebiâ. Tous les jours il sortit pour combattre l'ennemi, jusqu'à ce qu'il vit la

position devenir très-critique et le moral de ses troupes fléchir par suite de l'épuisement total des vivres. Depuis quelque temps, elles ne se nourrissaient que de leurs bêtes de somme et des chats. Dans cette extrêmité, il leur adressa ces paroles : « Vous éprouviez de grandes souffrances à l'époque où Dieu vous délivra, par mon entremise, d'une partie de vos malheurs. Vous voyez maintenant la position où vous êtes; choisissez donc pour vous commander, soit Djemil, soit El-Mokharec, et alors je ferai une incursion, avec un corps des milices, dans le pays d'où nos ennemis sont sortis, afin d'enlever leurs familles et de vous apporter des vivres. »>

Cette proposition fut accueillie d'une voix unanime. Cairouan se trouvait alors entouré par trois cents cinquante mille eibadites dont trente-cinq mille cavaliers; les uns et les autres sous le commandement d'Abou-Hatem. Quand Omar voulut sortir de la ville, une grande agitation se manifesta parmi les siens : « Tu veux sortir, lui disaient-ils, et nous laisser ici au milieu des fatigues d'un siége; ne sors pas ! reste avec nous! » — « Oui, réponditil, je resterai, mais je ferai partir Djemil et El-Mokharec à la tête des hommes que vous aurez désignés. » Ils donnèrent leur consentement à cette proposition, mais au moment où ce détachement allait quitter la ville, ceux qui le composaient lui dirent : « Tu veux rester tranquille et nous faire sortir pour nous exposer au danger. Non, par Dieul nous ne bougerons pas.»— <«< Soit! leur dit-il, outré de colère; mais, par Dieu ! je vous enverrai à l'abreuvoir de la mort. » Le siége durait encore quand il reçut une lettre de sa femme Kholeida, fille d'El-Moârek, qui l'informait que le Commandant des croyants, mécontent de sa lenteur, allait envoyer en Ifrîkïa une armée de soixante mille hommes, sous les ordres de Yezid-Ibn-Hatem, et qu'en pareille conjoncture, il ne lui restait plus qu'à mourir. « Il demanda à me voir, dit Khirach-Ibn-Eidjlan, et en arrivant, je le trouvai le front inondé de sueur, ce qui manifestait, chez lui, une extrême colère. Pendant que je lisais la lettre de sa femme, je versais des larmes. « Qu'avez-vous done ?» me dit-il.—« Et vous même ? quel mal y a-t-il à ce qu'un membre de votre famille vienne vous remplacer

et vous donner du repos ?» — « Oui, reprit-il, mais ce sera un repos qui se prolongera jusqu'au jour de la resurrection! Ecoute mes dernières volontés.». »- Il me les dicta, et sortant alors comme un chameau enragé, il se précipita sur les assiégeants et ne cessa de frapper à coups de lance et à coups d'épée jusqu'à ce qu'enfin il eut reçut lui-même un coup mortel. » Cet événement eut lieu le dimanche, 15 du mois de Dou-'l-Hiddja de l'an 154 (novembre 774).

A sa mort, Djemîl-Ibn-Sakhr, son frère utérin et son successeur, continua la résistance; mais il proposa enfin à AbouHatem de rendre la ville aux conditions suivantes : Qu'AbouHatem n'exigerait pas des assiégés de renoncer à l'autorité de leur souverain, ni de déposer le vêtement noir [la livrée des Abbacides]; que les Berbères ne se vengeraient pas sur eux du sang déjà répandu; qu'enfin aucun soldat de la milice ne serait forcé de se défaire de ses armes ni de sa monture. Ces conditions ayant été acceptées, Djemîl livra la place aux rebelles, et, en même temps, la plus grande partie de la milice prit le chemin de Tobna. Abou-Hatem mit le feu aux portes de la ville et démantela les murailles; puis, à la nouvelle de l'approche de YezîdIbn-Hatem, il partit pour Tripoli, laissant à Abd-el-Azîz-Ibn-esSamh-el-Maferi le commandement de Cairouan. Ensuite il envoya à cet officier l'ordre de désarmer les soldats de la milice, de les empêcher de se réunir, même deux à deux, et de les lui envoyer les uns après les autres. Ces guerriers, encouragés maintenant par l'approche de Yezîd-Ibn-Hatem, se rassemblèrent tous et prirent l'engagement solennel de ne pas se soumettre à un pareil ordre. Ils allèrent ensuite trouver OmarIbn-Othman-el-Fihri, et, l'ayant mis à leur tête, ils attaquèrent les partisans d'Abou-Hatem et les taillèrent en pièces. AbouHatem partit aussitôt de Tripoli pour châtier ces Arabes. Après avoir soutenu un combat dans lequel un grand nombre de Berbères perdirent la vie, Omar, à la tête de ses compagnons, se dirigea vers Tunis, pendant que Djemîl-Ibn-Sakhr et El-Djoneid-Ibn-Séïar prirent le chemin de l'Orient. Abou-Hatem se mit à la poursuite de son adversaire, en se faisant précéder

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