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Enfin, il haussa la voix et parla ainsi : « Seigneur et émir, je » rends grâce à Dieu tout-puissant. J'ai eu l'honneur d'être pré» senté aux rois de plusieurs peuples dont j'ai immortalisé les

exploits dans mes ouvrages bistoriques ; j'ai vu tel et tel prince » d'entre les Arabes, j'ai été à la cour de tel et tel sultan, j'ai » visité les pays de l'Orient et de l'Occident, je me suis entre» tenu avec chaque émir et officier qui y gouvernait, et, grâce » à Dieu ! je viens de vivre assez longtemps pour voir celui » qui est le véritable roi, le seul qui sache gouverner. Si les » mels qu'on sert chez d'autres princes ont la propriété de ga» rantir de leur colère) celui qui en mange, les mels que la » fais servir ont, de plus, celle d'enpoblir le convive et de le » rendre fier. » Timourfut charmé de ces paroles, et, se tour nant vers l'orateur, il négligea toutes les autres personnes pour s'entretenir avec lui. Il lui demanda les noms des rois de l'Occident, leur histoire et celle de leurs dynasties, et il entendit avec le plus vif plaisir le récit que lui en fit Ibn-Khaldoun. ? »

«Quéli-ed-dîn-Abd-er-Rahman-Ibn-Khaldoun le malékite, grand cadi d'Egypte et auteur d'un ouvrage historique, dressé sur un plan entièrement original, était (à ce que j'ai entendu dire par une personne qui l'avait vu et s'était entretenue avec lui) un homme d'une grande habileté dans les affaires, et un littérateur de premier ordre. Quant à moi, je n'ai jamais eu l'occasion de le voir. Il vint en Syrie avec les troupes de l'islamisme [l'armée égyptienne), et, lors de leur retraite, il lomba entre les mains de Timour. Dans un de leurs entretiens, l'affabilité de Timour l'ayant mis à son aise, il lui tint ce discours : « Seigneur et émir! je te » prie en gråce, qu'il me soit permis de baiser cette main qui » doit subjuguer le monde ! » Une autre fois, ayant récité à ce prince une portion de l'histoire des rois de l'Occident, celui-ci, qui prenait un grand plaisir à lire et à entendre lire des ouvrages historiques, en témoigna une vive satisfaction et exprima le désir de l'emmener avec lui. A celle invitation Ibn-Khaldoun fit la

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· Dans cet endroit et dans le paragraphe suivant, le traducteur s'est allaché à rendre les jlées piutôt que les paroles d'Ibu-Arabchah.

réponse suivante : « Seigneur et émir! l'Egypte ne veut plus » d'autre maître que toi; c'est à ton autorité seule qu'elle con» sentira à obéir. Quant à moi, je dois reconnaître que tu me >> tiens lieu de richesses, de famille, d'enfants, de patrie, d'amis >> et de parents; pour toi, j'oublie les rois, les hommes puissants, » les grands, l'espèce humaine tout entière; car tu réunis » toutes les qualités qui faisaient leur mérite. Je n'ai qu'un seul » regret, c'est de ne pas avoir passé toute ma vie à ton service » et de n'avoir pas eu le plaisir de te voir plus tôt. Mais le destin » m'a enfin dédommagé de cette privation; je vais maintenant » échanger l'illusion contre la réalité ; et combien aurai-je raison » de répéter ce vers du poète :

Que Dieu te récompense de ta démarche! Mais, hélas ! tu es arrivé bien tard.

« Entouré de ton patronage, j'entrerai dans une nouvelle vie,

>>

je blâmerai la fortune de m'avoir tenu si longtemps éloigné de

» ta présence, et je passerai le reste de mes jours à ton service. >> Attaché à ta personne, j'aurai atteint le faîte des honneurs, et » ce temps sera l'époque la plus brillante de mon existence. >> Mais ce qui m'afflige, c'est [de ne pas avoir ici] mes livres, dans >> la composition desquels j'ai passé ma vie, y travaillant jour et »> nuit. Ils renferment les fruits de mes études, l'histoire du » monde depuis la création, celle des rois de l'Orient et de l'Oc»cident. Si j'avais ces volumes sous la main, je t'assignerais la >> première place parmi ces princes, et le récit de tes exploits » ferait pâtir leur renommée; car tu es l'homme aux batailles, » celui dont les triomphes ont répandu le plus vif éclat, même » jusqu'au fond du Maghreb. C'est toi qui as été annoncé par la

langue inspirée des favoris de Dieu; c'est toi que les tables astrologiques et le Djefer attribué à Ali, le commandant des

D

» croyants, ont désigné ; c'est toi dont la naissance a eu lieu >> sous la grande conjonction des planètes 2, toi dont la venue de

1 Le Djéfer est un livre de prédictions fort célèbre parmi les masulVoy, la Chrestomathie de M. de Sacy, t. 14, p. 300.

mans.

Tamerlan portait effectivement le titre de Saheb-el-Coroun, c'est-àdire seigneur des conjonctions.

» vait être altendue vers la fin du temps ! Mes ouvrages sont au » Caire, et si je pouvais me les procurer, je resterais attaché à » ton service ; car, Dieu soit loué, j'ai rencontré celui qui sait » m'apprécier, patroniser, et estimer, etc......

» Timour lui demanda alors la description du Maghreb, des royaumes que ce pays renferme, de ses routes, villes, tribus et peuples..., et Ibn-Khaldoun lui raconta tout cela comme s'il eût eu le pays sous les yeux, et il fit ce rapport de manière à ce qu'il s'accordât avec les idées de Timour sur ce sujet... Timour lui fit alors le récit de tout ce qui s'était passé dans son propre pays,

de ses guerres avec les autres rois, de l'histoire particulière de ses officiers et de ses enfants..... Il convint ensuite avec le cadi Ibn-Khaldoun, que celui-ci se rendrait au Caire pour en amener sa famille, ses enfants 3 et prendre ses beaux ouvrages, et qu'il reviendrait sans aucun retard, lui promettant le sort le plus avantageux lors de son retour.

» Ibn-Khaldoun partit donc pour la ville de Safed, et se tira ainsi de sa position difficile. »

Dans le mois de Ramadan de la même année, Ibn-Khaldoun fut nommé grand cadi malékite d'Egypte, en remplacement de Djemal-ed-dîn-el-Acfehsi; et dans le mois du second Djo. mada 804, il fut lui-même remplacé par Djemal-ed-dîn-el-Biçati.

Au mois Dou-'l-Hiddja 804, il fut encore nommé cadi à la place d'El-Biçati, par lequel il fut remplacé de nouveau dans le mois de Rebiâ premier 806.

Dans le mois de Chaban 807, Ibn-Khaldoun fut nommé grand cadi

pour la cinquième fois; il remplaça El-Biçati ; mais, dans le mois de Dou-'l-Cada de la même année, il fut encore remplacé par El-Biçati.

Enfin, vers le milieu du mois de Ramadan 808, il remplaça El-Biçati; mais il mourut le 25 du même mois (16 mars 1406 de J.-C.).

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Si Ibn-Arabchah a rapporté exactement les paroles d'Ibn-Khaldoun, celui-ci se sera remarié en Egypte.

FIN DE LA VIE D'IBN-KHALDOUN.

En terminant cette notice, le traducteur se permettra d'exprimer franchement l'impression qu'a laissée sur son esprit un examen attentif de plusieurs parties du grand ouvrage d'IbnKhaldoun. Cet auteur, ayant eu à sa disposition une quantité immense de documents historiques et d'autres écrits, dont la majeure partie est maintenant perdue, s'était proposé d'esquisser, dans une série de sections, faisant chacune un traité à part, l'histoire de toutes les dynasties qui ont paru successivement sur la terre. Il choisit ses matériaux avec un grand discernement, et les mit en ordre avec beaucoup de jugement; mais, afin de resserrer dans quelques volumes les nombreux faits qu'il avait puisés dans les ouvrages des historiens et généalogistes arabes, des généalogistes berbères, des poètes, des traditionnistes et dans les souvenirs d'une vie longue et agitée, il s'efforça de condenser presqu'au dernier degré cette masse énorme de renseignements. De là, ses phrases concises et heurtées où la pensée est à l'étroit et ne s'entrevoit qu'à demi ; phrases dont l'obscurité est encore augmentée par l'emploi trop fréquent de pronoms et par la mauvaise habitude de désigner les personnages tantôt par leur vrai nom, tantôt par leur patronymic et, tantôt, par leur titre honorifique ou par leur nom ethnique. Dans un très-grand nombre de passages, cette obscurité est si grande que l'arabisant le plus habile serait dans l'impossibilité de s'y guider, à moins de bien connaître les individus dont l'auteur parle et les faits qu'il entreprend de raconter. Ce genre de style n'est, en réalité, que la première expression de la pensée, l'effort d'un esprit qui cherche à énoncer rapidement et en peu de mots les notions qui s'y pressent jusqu'à déborder. L'auteur lui-même avait senti que cette manière d'écrire réunissait tous les défauts que nous venons de signaler ; aussi, dans ses prolégomènes et dans quelques chapitres de son histoire, il tåcha de les éviter. Malheureusement, il passa alors à l'autre extrême et, pour rendre ses idées plus intelligibles, il surchargea ses pages de répétitions inutiles et d'un verbiage recherché. Dans son Histoire des Berbères, on rencontre qnelques chapitres qui rappellent le style des prologomènès, mais le reste de cette partie de son grand ouvrage n'est évidemment qu'un simple brouillon. Presse

par

le sultan hafside, Abou-'l-Abbas, de terminer promptement son travail, il ne se donna pas le temps d'en retoucher le style avant de le livrer au public, de sorte qu'il nous a laissé un bon et savant ouvrage très-mal écrit.

Dans l'ordonnance de son histoire, il n'a pas observé une juste proportion : concis jusqu'à la sécheresse quand il traile de certaines dynasties anciennes, il s'étend outre mesure quand il raconte les événements de l'époque où il vivait.

Malgré ces défauts, on ne saurait refuser de grands éloges à un ouvrage qui se distingue par l'abondance et la nouveauté des renseignements, par l'habileté de l'auteur dans le choix et l'agencement de ses matériaux, par l'adresse avec laquelle il amène ses transitions d'un sujet à un autre et par la manière compréhensive et systématique dont il expose ses faits.

Ce fut en l'an 1825 que le savant et infortáné voyageur, Schulz, inséra dans le Journal asiatique une notice qui laissa entrevoir la grande importance que devait avoir la partie de l'ouvrage d'Ibn - Khaldoun intitulé : Histoire des Berbères. Quelques années plus tard, il fit paraître, dans le même recueil, la traduction d'un des chapitres dans lequel ibn-Khaldoun discute les origines berbères, et par cette publication il inspira au monde savant le plus vif désir de posséder le seul traité historique qui eût pour sujet les tribus et les empires de l'Afrique septentrionale. Les deux articles de M. Schulz earent enfin le résultat qu'il avait à peine osé espérer. En 1840, M. le Ministre de la guerre ordonna l'impression de l'Histoire des Berbères, et, sur la recommandation de M. le baron Baude, il voulut bien confier à M. de Slane le soin d'en restaurer le texle et d'en faire la traduction. Puisse l'approbation des savants justifier le choix du Ministre !

Dans les Prológomènes, Ibn-Kbaldoun parle du système qu'il adopta pour la transcription de certains mots berbères qui renferment des sons dont les équivalents n'existent pas dans la langue arabe. Ces sons ne dépassent pas le nombre de deux et peuvent être parfaitement représentés en français par le

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