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marche pour Damas. Il se fit accompagner par les émirs, le fantôme de khalife qu'il tenait sous sa tutelle, les grands cadis des sectes de Chafaï, Malek et Hanbel; laissant le cadi hanifite qui était malade. Il chargea l'émir Yeschbek de partir pour la même destination et d'emmener avec lui Ouéli-ed-dîn-Abd-er-RahmanIbn-Khaldoun.

Le jeudi, 6 du second rébi, le sultan fit son entrée à Damas et alla s'installer dans la citadelle; mais, ayant appris que l'avantgarde de Tamerlan approchait de la ville, il sortit, le samedi suivant, pour aller à la rencontre de l'ennemi. Deux combats eurent lieu, et Tamerlan s'était presque décidé à en éviter un troisième et à évacuer la Syrie, quand plusieurs émirs, avec un nombre de mamlouks, abandonnèrent l'armée du sultan et prirent la route du Caire, dans l'intention, à ce qu'on a prétendu, de mettre sur le trône le scheikh Ladjîn. Consternés de cette trahison, les autres émirs enlevèrent le sultan, de nuit, à l'insu de l'armée, et le ramenèrent en Egypte. Alors cette armée se débanda, et il ne resta plus à Damas qu'une faible garnison. Les habitants de cette ville voulurent d'abord faire une vigoureuse resistance; mais, se trouvant cernés de toute part, ils se décidèrent à envoyer le grand cadi Ibn-Mofleh, avec une députation de magistrats, de marchands et de notables, auprès de Tamerlan, afin de traiter avec lui. Comme le commandant de la garnison égyptienne refusa son consentement à tout arrangement et ne voulut même pas permettre à la députation de sortir de la ville, les envoyés se firent descendre du haut de la muraille, au moyen de cordes, et ils se rendirent au camp des assiégeants. Tamerlan, les ayant reçus, consentit à se retirer moyennant le paiement d'une forte contribution, et la paix fut conclue à cette condition. Mais, quand la somme lui fut livrée, il en exigea davantage. On eut alors l'imprudence de le laisser occuper une des portes de la ville par un détachement de troupes, chargé de maintenir l'ordre parmi les Tartars qui y entraient pour faire des achats, et Tamerlan profita de cette occasion pour s'emparer de la place. Il enleva aussitôt toutes les richesses des habitants; un grand nombre d'entre eux périt dans des tourments affreux, le

reste fut emmené captif et Damas devint la proie des flamines. Nous allons maintenant examiner ce que devint Ibn-Khaldoun pendant ces événements désastreux.

« Le grand cadi Ouéli-ed-dîn-Abd-er-Rahman-Ibn-Khaldoun était à Damas lors du départ du sultan. En apprenant cette nouvelle, dit El-Macrîzi, il descendit du haut de la muraille, au moyen d'une corde, et alla trouver Tamerlan, qui l'accueillit avec distinction et le logea chez lui. Plus tard, il autorisa Ibn-Khaldoun à se rendre en Egypte, et celui-ci profita de la permission. `»

<< Quand Ibn-Khaldoun se trouva enfermé dans Damas, (dit ailleurs le même historien) il descendit du haut de la muraille, au moyen d'une corde, et se rendit au milieu des troupes de Timour, demandant à être conduit auprès de leur chef. Dans cette entrevue, Timour fut frappé de la figure distinguée d'Ibn-Khaldoun, et ébloui même par son discours. L'ayant fait asseoir près de lui, il le remercia de lui avoir procuré l'occasion de faire la connaissance d'un homme si savant. Il le retint chez lui, et le traita avec les plus grands égards jusqu'au moment où il lui accorda la permission de partir. Le jeudi, premier jour du mois de Châban de la même année, le grand cadi Ouéli-ed-dîn-Abd-er-Rahman-1bdKhaldoun arriva au Caire, ayant quitté Damas avec l'autorisation de Tamerlan, qui lui avait donné un sauf-conduit signé de sa propre main. Cette signature se composait des mots Timour Gorghan1. Grâce à l'intercession d'Ibn-Khaldoun, plusieurs prisonniers obtinrent la permission de partir avec lui; parmi eux se trouvait le cadi Sadr-ed-dîn-Ahmed, fils du grand cadi Djemaled-din-el-Caissari, l'inspecteur de l'armée 2. »

L'historien, Ibn-Cadi-Chohba, raconte ainsi les mêmes faits :

1 Selon Ibn-Arabchah, le mot gourghan signifie gendre dans le langage. des Moghols; Tamerlan porta ce titre parce qu'il avait épousé plusieurs filles de rois.

* Les renseignements qu'on vient de lire sont tirés du Solouk d'ElMcrizi, des Annales égyptiennes, d'Ibn-Cadi-Chohba, de l'Anbá-el-Ghomr, et de l'Histoire des sultans de l'Egypte, de Bedr-ed-Din. Ces ouvrages se trouvent dans la bibliothèque nationale, département des manuscrits,

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« Le premier jour du mois de Châban, le cadi Ouéli-ed-dinIbn-Khaldoun arriva au Caire avec le cadi Sadr-ed-din, fils de Djemal-ed-din, et le cadi Sâd-el-din, fils du cadi Chéref-ed-dîn le Hanbelite. Ils étaient du nombre de ceux qu'on avait laissés en Syrie, et auxquels l'ennemi parvint à couper la retraite. Ibn-Khaldoun avait accompagné les autres cadis lorsqu'ils sortirent de Damas pour se rendre auprès de Tamerlan. Quand ce prince le reconnut, il lui témoigna une considération toute particulière et lui demanda une liste écrite des villes et des déserts du Maghreb, ainsi que les noms des tribus qui habitent ce pays. Cette liste lui fut expliquée en persan, et il en témoigna sa satisfaction. Il lui dit ensuite : « Est-ce que tu n'as composé que l'histoire du Ma» ghreb ? » et Ibn-Khaldoun répondit : « Bien plus ; j'ai composé » l'histoire de l'Orient et de l'Occident, et j'y ai fait mention des » noms des rois ; j'ai composé aussi une notice sur toi, et je dési» rerais te la lire, afin de pouvoir en corriger les inexactitudes.» Tamerlan lui donna cette permission, et, quand il entendit lire sa propre généalogie, il lui demanda comment il l'avait apprise. IbnKhaldoun répondit qu'il la tenait de marchands dignes de foi, qui étaient venus dans son pays. Il lut ensuite le récit des conquêtes de Tamerlan, de son histoire personnelle, de ses commencements et du songe dans lequel son père lui parut. Le prince en témoigna une haute satisfaction et lui dit : « Veux» tu venir avec moi dans mon pays ? » Ibn-Khaldoun répondit : « J'aime l'Egypte, et l'Egypte m'aime, et il faut absolu» ment que lu me permettes de m'y rendre, soit maintenant, » soit plus tard, afin de pouvoir arranger mes affaires ; après » quoi, je reviendrai me mettre à lon service. » Le prince lui permit alors de partir et d'emmener avec lui les personnes qu'il voulait. « Je tiens ce récit, dit Ibn-Cadi-Chohba, du cadi Chihab-ed-din-Ibn-el-Izz, qui avait assisté à une partie de cet entretien. »

Ces extraits constatent, d'une manière positive, que notre historien eut une entrevue avec Tamerlan, el que ce conquérant l'avait très-bien accueilli. Ils servent aussi à confirmer, jusqu'à un certain point, le récit d'un autre historien contemporain, Ibn

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Arabchah; récit dont les détails pourraient inspirer une certaine méfiance au lecteur. Je vais maintenant traduire ces passages, d'après les manuscrits de la bibliothèque du roi et l'édition de l'Adjaïb-el-Macdour, imprimée à Calcutta. On sait que le texte et la traduction publiés par Manger fourmillent de fautes et qu'on ne doit s'en servir qu'avec beaucoup de circonspection.

:

« Quand ils [les habitants de Damas] se virent trompés dans leurs espérances [par le départ précipité du sultan d'Egypte], et qu'ils reconnurent le malheur qui venait de leur arriver, ils tinrent une réunion composée des grands de la ville, ainsi que des personnages marquants qui s'y trouvaient en ce moment, savoir le grand cadi Mohi-ed-dîn-Mahmoud-Ibn-el-Izz le hanéfite, son fils le grand cadi Chihab-ed-dîn, le grand cadi Téki-ed-dînIbrahim-Ibn-Mofleh le hanbelite, le grand cadi Chems-ed-dinMohammed-en-Nabolosi le hanbelite, le cadi Nacer-ed-dîn-Mohammed-Ibn-Abi-'t-Téib, secrétaire particulier [du sultan]; le cadi et vizir Chihab-ed-dîn-Ahmed-Ibn-es-Chehid (le grade de vizir conservait encore alors quelque éclat), le cadi Chihab-eddîn-el-Djéïani le schafite, le cadi Chihab-ed-din-lbrahîm-Ibn-elCoucha le hanéfite, le naïb-el-hokm (député du chef-magistrat). Quant au cadi chafite Alâ-ed-dîn-Ibn-Abi-'l-Bakâ, il avait accompagné le sultan dans sa fuite, et quant au cadi malékite Borhan-ed-din-es-Chadli, il venait de mourir martyr comme nous avons déjà dit. Ces hommes distingués sortirent de la ville pour demander grâce, après s'être consultés et mis d'accord sur le langage qu'ils devaient tenir. >>

<< Lors du départ du sultan avec ses troupes, le grand cadi Ouéli-ed-dîn-Ibn-Khaldoun se trouva environné par l'armée de Timour. C'était un homme très-distingué et un de ceux qui étaient venus [en Syrie] avec le sultan. Quand celui-ci vit manquer son projet et abandonna son entreprise, Ibn-Khaldoun parut ne pas s'être aperçu [du mouvement rétrograde de l'armée], de sorte qu'il se trouva pris [dans la ville] comme dans un filet. Il logeait au collège Adlia, et ce fut là que les personnages que nous avons nommés vinrent le trouver, afin de commettre à sa prudence la conduite de cette affaire. Il se trouva bientôt d'accord avec eux,

et ils lui confièrent l'entière direction de leur entreprise. En effet, ils n'auraient pu se dispenser de se faire accompagner par lui; il était malékite de secte et d'aspect', et il s'était montré un second Asmâi par le savoir. Il partit en conséquence avec eux, portant un turban léger, un habillement de bon goût, et un bournous aussi fin que son esprit et semblable par sa couleur [foncée] aux premières ombres de la nuit3. »

« Ils le mirent à leur tête, parfaitement disposés à accepter les conditions, avantageuses ou non, qu'il pourrait obtenir par ses paroles et ses démarches. Ayant paru en présence de Timour, ils se tinrent debout, remplis de frayeur et d'appréhension, jusqu'à ce que le prince daignât calmer leurs inquiétudes en leur permettant de s'asseoir. Alors il s'approcha d'eux avec empressement, et passa de l'un à l'autre en souriant; puis il commença à les examiner attentivement et à étudier leur conduite et leurs paroles. Frappé de l'apparence d'Ibn-Khaldoun dont l'habillement différait de celui de ses collègues, il dit : << Cet homme-là n'est pas du pays. » Ceci amena une conversation dont nous raconterons les détails plus loin. Dès lors, on commença à s'entretenir librement, et un repas de viande bouillie ayant été servi, une portion convenable en fut placée devant chaque convive. Les uns s'en abstinrent par scrupule de conscience, d'autres négligèrent d'y toucher pour se livrer au plaisir de la conversation; quelques-uns, et le grand cadi Ouéli-ed-dîn fut du nombre, se mirent à manger de bon appétit. . . .

<< Pendant le repas, Timour les épia d'un regard furtif, et Ibn-Khaldoun tournait ses yeux de temps à autre vers le prince, les baissant chaque fois que ce dernier fixa les siens sur lui.

Malékite d'aspect, c'est-à-dire d'un aspect grave et imposant comme celui de Malek, l'ange gardien de l'enfer. Le style d'Ibn-Arabchah fourmille de jeux de mots semblables.

* Asmâi était un célèbre philologue et littérateur arabe.

3 L'auteur de l'Anba dit positivement qu'Ibn-Khaldoun conservait toujours l'habillement de son pays et ne portait jamais le costume des cadis.

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