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de cet homme s'éclaircissait davantage, et enfin la fausseté de ses prétentions devint tellement évidente que tous ses partisans finirent par le renier et l'abandonner. Forcé de quitter le camp, il courut se cacher dans Tunis, et le sultan y fit son entrée, au mois de Rebiâ second 683 (juin-juillet 1284). Sa présence purifia le trône impérial et dissipa les souillures de l'usurpation.

Le prétendant chercha vainement à se confondre avec la foule afin de s'échapper inaperçu : quelques jours après l'arrivée du sultan, on découvrit que ce misérable s'était réfugié dans la maison d'un homme du peuple, appelé Abou-'l-Cacem-el-Carmadi. A l'instant même, la maison fut abattue et l'imposteur traîné devant le sultan. Accablé d'invectives par ce prince et interrogé en la présence des grands de l'empire, il avoua son imposture et fut mis à mort après avoir subi toutes les tortures que des hommes sans miséricorde étaient capables d'infliger. Son cadavre fut traîné dans les rues et sa tête plantée sur une perche. Ce fut Abd-Allah-Ibn-Yaghmor qui présida à l'exécution de cet imposteur dont les aventures offrent un si étrange exemple des vicissitudes de la fortune.

Le sultan Abou-Hafs, devenu maître de l'empire, prit le titre d'El-Mostancer-Billah 1. Partout l'on se hâta de reconnaître son autorité; les villes les plus éloignées, Tripoli, Tlemcen et les lieux intermédiaires, lui envoyèrent des adresses d'hommage et de fidélité. Au cheikh Abou-Abd-Allah-el-Fazazi il donna le ministère de la guerre, avec le commandement en chef et le gouvernement des populations qui habitaient les plaines de l'empire; et, pour récompenser les Arabes qui lui avaient prêté un appui si efficace, il leur concéda de grands territoires et les revenus de plusieurs localités. Ici il s'écarta de la ligne de politique suivie par ses prédécesseurs; jamais ces khalifes n'avaient accordé de fiefs aux Arabes, pour ne pas ouvrir la voie à l'affaiblissement de leur propre autorité. Abou-Ishac continua à jouir du

1. Ce titre avait déjà été porté par son frère Abou-Abd-Allah, second souverain de la dynastie hafside. Voir ci-devant, p. 335.

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repos et à vivre tranquille au sein de sa capitale jusqu'à l'apparition des événements dont nous allons faire l'histoire.

LES ENNEMIS DE L'ISLAMISME S'EMPARENT DES ÎLES DE DJERBA ET ILS ASSIÈGENT EL-MEHDÏA ET HARCÈLENT LES

MAÏORQUE.

CÔTES DE L'EMPIRE.

Un des plus graves événements qui eurent lieu sous le règne du sultan Abou-Ishac fut la conquête des îles de la Méditerranée par les ennemis de la foi musulmane. Dans le mois de Redjeb 683 (septembre-octobre 1284), leurs navires vinrent s'emparer de Djerba, île qui était alors gouvernée par Mohammed-Ibn-Semmoun 1, cheikh de la secte hérétique des Ouehbites, et par Yakhlof-Ibn-Amghar, cheikh des Nekkara, autre secte hérétique. Une flotte composée, dit-on, de soixante-dix corvettes et galères, et commandée par El-Merakia (le marquis Roger de Loria), gouverneur de la Sicile et lieutenant d'El-Fedrîk (Frédéric) 3, fils d'El-Rîdakoun (roi d'Aragon et) prince de Barcelone, étant venue bloquer l'île à plusieurs reprises, réussit enfin à s'en emparer. L'ennemi y mit tout au pillage et l'on dit qu'il emmena en captivité huit mille personnes, après avoir jeté les petits enfants dans les puits. La perte de Djerba fut un coup bien douloureux pour les musulmans.

L'ennemi bâtit alors dans l'île et sur le bord de la mer un château qu'il remplit d'hommes, de vivres et d'armes. On soumit les habitants à un impôt annuel de cent mille pièces d'or. Pendant un temps considérable, rien ne se changea dans l'état de Djerba et, vers la fin du septième siècle, à l'époque où le marquis mourut, les chrétiens y commandaient encore. Ce fut

1, Ailleurs, le nom de ce chef est écrit Semoumen.

2. Voir t. II, page 387, note.

3. Frédéric, troisième fils de Pierre III d'Aragon, ne commandait pas encore à cette époque. Il fut couronné à Palerme en l'an 1296.

4. L'amiral de Loria mourut en janvier 1305, ce qui répond à Djomada second 704 de l'année musulmane.

dans les dernières semaines de l'an 740' (juin 1340) que Dieu fit rentrer cette île sous la domination musulmane, ainsi que l'on verra dans un des chapitres suivants.

En l'an 685 (1286-7), l'ennemi s'empara de Maïorque 2. Une flotte, portant vingt mille soldats et commandée par le roi de Barcelone, parut devant l'île et, comme leurs chefs se donnaient pour négociants, ils obtinrent du gouverneur, Abou-Omar-IbnHakem, la permission de renouveler leur approvisionnement d'eau. Une fois débarqués, ils commencèrent les hostilités et combattirent les musulmans pendant trois jours. Dans ce conflit, ils eurent plusieurs milliers d'hommes mis hors de combat, et leur roi, qui jusqu'alors s'était tenu à l'écart avec ses grands officiers, prit lui-même le commandement de l'armée et marcha au secours de ses gens qui battaient en retraite. Les musulmans furent mis en déroute et allèrent s'enfermer dans leur forteresse; mais Ibn-Hakem, ayant obtenu de l'ennemi la permission de se rendre à Ceuta avec sa famille, plaça les habitants dans la nécessité de se rendre à discrétion. On les transporta tous en Minorque, île voisine de la leur. Les trésors et les approvisionnements renfermés dans la forteresse tombèrent entre les mains des chrétiens.

En l'an 686, les chrétiens battirent en brèche et prirent d'assaut la forteresse de Mersa-el-Kharez (la Calle), Ils y mirent le - feu, après l'avoir pillée et emmené les habitants en captivité. Avant de rentrer chez eux, ils se montrèrent devant le port de Tunis.

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Dans la même année, ou en l'an 689 (1290), la flotte chrétienne arriva devant El-Mehdïa avec des troupes et même de la cavalerie. L'ennemi attaqua les remparts trois fois sans pouvoir

1. Dans l'histoire du règne d'Abou-Yahya-Abou-Bekr le hasside, notre auteur a consacré un chapitre à Djerba, et là il dit que la reprise de cette île par les musulmans eut lieu en 738.

2. L'auteur aurait dû écrire Yabiça (Iviça), île qui, en effet, fut enlevée aux musulmans cette année-là. Maïorque avait été conquise en 1232, cinquante-cinq ans auparavant.

les emporter et, ensuite, il opéra sa retraite en apprenant que les habitants d'El-Edjem marchaient au secours de la ville assiégée. Quelques navires de cette flotte tombèrent entre les mains des musulmans et les autres s'éloignèrent sans avoir rien effectué. Ici la faveur divine fut complète.

L'ÉMIR ABOU-ZÉKÉRÏA OCCUPE BOUGIE, ALGER ET

CONSTANTINE.

L'émir Abou-Zékérïa, fils du sultan Abou-Ishac, avait acquis par sa bonne conduite, par la noblesse de son caractère et par sa prédilection pour la société des hommes instruits, tant de titres au commandement, qu'on prévoyait facilement le haut rang auquel il atteindrait un jour. Ce fut lui qui fonda, à Tunis, le collège situé en face de son ancien logement, le Dar-el-Acouri. Echappé au sort dont son père avait été la victime à Bougie, il alla descendre chez son beau-frère, Othman-Ibn-Yaghmoracen, à Tlemcen. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il fut rejoint par Abou-'l-Hocein, fils d'Abou-Bekr-Ibn-Séïd-en-Nas. Cet ancien serviteur de la famille hafside s'était échappé de la catastrophe de Mermadjenna; puis, ayant remarqué qu'AbouHafs, le compagnon de sa fuite, commençait à lui préférer ElFazazi, après s'être fait proclamer sultan par les Arabes, il quitta le service de ce prince et alla trouver Abou-Zékérïa. Ayant alors décidé celui-ci à viser au trône des Hafsides, il s'adressa à quelques négociants de Bougie qui se trouvaient à Tlemcen et obtint d'eux une somme d'argent qui lui permit de fournir à son maître un équipage royal, d'enrôler des troupes et de lui gagner de nombreux partisans.

Leur projet ne tarda pas à être divulgué, et Othman-IbnYaghmoracen, aussi fidèle au sultan Abou-Hafs que ses aïeux l'avaient été aux autres khalifes établis à Tunis, chercha, mais en vain, à y mettre obstacle. L'émir Abou-Zékérïa sortit de Tlemcen sous prétexte d'aller à la chasse, divertissement auquel il s'était livré avec passion pendant son séjour dans cette ville,

et alla trouver Dawoud-Ibn-Hilal-Ibn-Attaf, émir des BeniYacoub et de toutes les branches des Beni-Amer, tribu zoghbienne. Othman-Ibn-Yaghmoracen fit réclamer le fugitif ; mais Dawoud, fidèle aux droits de l'hospitalité, se mit à la tête de ses gens et conduisit son protégé jusqu'à la frontière du territoire occupé par les Zoghba. Ayant alors obtenu l'appui d'AtïaIbn-Soleiman-Ibn-Sebâ, chef douaouidien chez lequel ils s'étaient rendus, ils partirent tous pour la province de Constantine.

Les Arabes et les Sedouîkich reconnurent alors l'émir AbouZékérïa pour sultan, et, en l'an 683 (1284-5), ils se présentèrent avec lui sous les murs de Constantine, où Ibn-Youkian, chef almohade, remplissait les fonctions de gouverneur. Abou'l-Hacen-Ibn-Tofeil, directeur des impôts, entra alors en communication avec Abou-Zékérïa et lui livra la ville moyennant certains avantages qu'il stipula pour lui-même et pour son beaupère Ibn-Youkian 1. Le prince hafside y fit aussitôt proclamer sa souveraineté et marcha ensuite sur Bougie. En 684, il prit possession de cette forteresse dont les habitants, depuis longtemps en proie aux factions, désiraient ardemment son arrivée. Quelques personnes rapportent qu'il occupa Bougie avant Constantine, et cela est plus exact d'après ce que j'ai entendu dire à nos professeurs. Les villes d'Alger et Tedellis lui envoyèrent alors leur soumission.

Maître de ces places fortes et de toute la frontière occidentale de l'empire, l'émir Abou-Zékérïa se donna le surnom d'ElMontakheb-li-Ihyaï-din-Illah (choisi pour ranimer la religion de Dieu), mais, pour ne pas manquer tout à fait aux égards dus à son oncle le khalife, il s'abstint de prendre le titre d'Emirel-Moumenin (commandant des croyants). Sachant que Tunis, siège du khalifat hafside, renfermait tous les grands dignitaires almohades, il sentit la nécessité de ménager l'amour-propre d'une classe d'hommes qui était la seule à posséder encore quelque autorité dans la nation.

1. Dans le texte arabe, il faut insérer le mot sihr (avec un sad) après min-el-âmil.

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