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Les Ourika. Les Ourîka sont voisins des Hintata. Depuis longtemps ces deux peuples s'étaient fait une guerre dans laquelle le sang coulait à flots et chaque parti remportait alternativement la victoire. Beaucoup de monde avait péri dans ces conflits quand les Hintata, profitant, enfin, de la puissance dont ils venaient d'être investis comme tribu chargée du commandement, réussirent à vaincre leurs adversaires et à les faire entrer dans la masse [des peuples tributaires].

Les Sekcioua. Les Sekcioua forment la section la plus considérable de la tribu des Guenfiça laquelle est la plus grande de celles dont se compose le peuple masmoudien. Les autres sections guenfîciennes épuisèrent leurs forces pour soutenir l'autorité de l'empire almohade et perdirent ainsi tous leurs guerriers, sort analogue à celui des peuples qui, avant eux, prêtèrent appui aux dynasties sorties de leur sein; mais les Sekcîoua conservérent toujours un haut rang parmi les populations almohades, tant par la force qu'ils tiraient de leur nombre, que par la domination qu'ils exerçaient sur les tribus voisines. Aimant les usages de la vie agreste, jamais ils n'adoptèrent les habitudes que le luxe avait introduites parmi les autres peuples almohades; jamais ils ne cédèrent, comme eux, aux séductions de l'aisance. et aux douceurs de la mollesse.

La montagne qu'ils habitent forme la cîme la plus élevée de l'Atlas et leur offre un asile que des châteaux forts', des rochers sourcilleux et des pics élancés rendent inviolable; elle touche à la voûte céleste et cache dans un voile de nuages sa tête couronnée d'étoiles. Ses flancs servent de retraite aux orages; ses oreilles entendent les discours qui se prononcent dans le ciel ;

1 L'auteur emploie ici le terme El-Ablek-el-Ferd (le gris, l'unique), nom du château fort dans lequel Samouel, fils d'Adía, se maintint contre le prince ghassanide, El-Hareth-Ibn-Abi-Chammer. Tous les musulmans ayant quelque instruction connaissent l'histoire du juif Samouel qui laissa égorger son fils plutôt que de violer sa parole et livrer le dépôt que le poète Emro-el-Caïs lui avait confié. — Voy. l'Essai de M. C. de Perceval, t. 1. pp. 319, 323.

son faîte domine l'Océan; son dos sert d'appui au Désert du Sous, et, dans son giron reposent les autres montagnes du Deren.

Les Mérinides ayant renversé l'empire almohade, subjuguèrent les tribus masmoudiennes et les accablèrent d'impôts et de contributions. Pendant que les vaincus cédèrent à la puissance qui pesait sur eux et se résignèrent à l'obéissance, les Sekcioua se tinrent dans leur montagne, à l'abri de toute attaque, et gardèrent une position qui les rendit formidables. Jamais ils n'entrèrent au service des Mérinides; jamais ils ne se laissèrent commander par ce peuple, et jamais ils ne dressèrent chez eux l'étendard de cette dynastie; repoussant toujours l'autorité de l'empire, ils lui offrirent une résistance continuelle. Quand des troupes marchaient contre eux, quand des armées s'acharnaient à les attaquer, ils s'en débarrassaient par un acte de soumission apparente et par un don volontaire. Ils payaient l'impôt à leur chef et, pour le protéger, ils gardaient les défilés de leur montagne. Quelquefois même ils marchaient, par ses ordres, contre les autres tribus de l'Atlas et contre les peuples voisins, habitants de la plaine du Sous. Dans ces expéditions, leur chef se faisait accompagner aussi par des Guenfiça et même par des levées faites chez les Hareth, tribu sofyanide, ou bien, chez les Chebanat, tribu makilienne, et chez les autres Arabes nomades qui occupaient le territoire du Sous.

Autant que nous pouvons nous le rappeler, les Sekcioua eurent pour chef, lors de la chute [de la dynastie] d'Abd-el-Moumen, un personnage nommé Haddou-Ibn-Youçof. Ce nom de Haddou, dans le langage des Berbères 1, est l'équivalent d'Abd-el-Ouahed (serviteur du Dieu unique). Haddou se fit une grande réputation par sa fermeté et son esprit d'indépendance. Il mourut en 680 (1281-2), sous le règne de Yacoub-Ibn-Abd-el-Hack. Son fils Omar, qui marcha sur ses traces, portait le surnom d'Aguellid, mot qui, dans leur langue, signifie sultan. Il protégea son territoire contre les Mérinides et leur résista avec succès dans sa montagne. Attaqué par les armées de Youçof-Ibn-Yacoub et

Le texte arabe porte Aadjemïin, c'est-à-dire non-arabes, barbares.

d'Abou-Said, frère et [troisième] successeur de Youçof, il maintint son indépendance malgré tous leurs efforts. Amateur passionné de l'étude, il s'était acquis un vaste fonds de savoir et avait formé une grande collection de livres et de recueils de poésie. Il sut par cœur les principes de la jurisprudence jusque dans leurs développements, et l'on dit qu'il put même réciter de mémoire l'ouvrage intitulé le Modauwenu1. Il aimait aussi la philosophie dont il avait étudié les divers traités, et il s'était occupé avec ardeur des sciences qui en dérivent, telles que l'alchimie, la fantasmagorie et la magie blanche. Il connaissait les lois religieuses des anciens et les livres sacrés du peuple israélite; il se plaisait même à un tel point dans la société des rabbins, qu'on soupçonnait son orthodoxie et qu'on l'accusait de vouloir abandonner sa religion.

Abd-Allah, son fils et successeur, suivit la même voie et cultiva surtout la magie et l'alchimie. Quand le sultan Abou-'l-Hacen se fut dégagé des tracas que lui avait suscités son frère [Abou-Ali] Omar, et qu'il eut rétabli l'ordre dans les provinces du Maghreb, il fit attaquer Abd-Allah dans sa montagne par un corps d'armée, et après avoir ravagé les terres de ce chef en y lançant sa cavalerie, il coupa ensuite le chemin aux secours que les Arabes du Sous auraient pu lui faire passer. Il eut d'autant moins de peine dans l'exécution de cette tâche qu'il venait de soumettre ces Arabes et d'établir des gouverneurs et des garnisons chez eux. Abd-Allah-es-Sekcîoui se vit enfin contraint de faire une honorable soumission, et après avoir livré son fils comme ôtage, il conclut une paix avec le sultan, à la condition que de chaque côté l'on se ferait des cadeaux.

Lors du revers subi par Abou-'l-Hacen à Cairouan et des troubles qui éclatèrent en Maghreb aussitôt après, les cheikhs masmoudiens, voyant les provinces marocaines laissées sans chefs et sans défense, formèrent le projet de quitter leurs montagnes et de marcher sur Maroc. Un engagement solennel fut pris

Ce mot signifie enregistrés, rassemblés en recueil. L'ouvrage ainsi nommé est un des plus anciens traités du droit malėkite.

à cet effet et l'on s'était décidé à mettre cette ville en ruines parce qu'elle servait de centre d'administration et de station à un nombreux corps d'armée. Abd-Allah-es-Sekcîoui entreprit de prendre Maroc et d'y renverser toutes les mosquées, genre d'édifices pour lequel les Masmouda avaient une grande aversion'. Le rétablissement de l'empire mérinide à Fez jeta la désunion parmi ces chefs et fit avorter leur projet, mais le souvenir n'en est pas encore effacé. Quand les Mérinides se rallièrent à la cause d'AbouEinan, les chefs masmoudiens regagnèrent leurs tanières.

Ce monarque venait de terminer la guerre qu'il avait soutenue contre son père, et d'enlever le Maghreb central aux Abd-elOuadites, quand son frère Abou-'l-Fadl, que l'on avait déporté en Espagne, quitta la cour du roi chrétien avec l'intention de rentrer en Afrique et d'y faire valoir ses droits au trône. Débarqué sur la côte de la province de Sous par un navire que le chrétien avait mis à sa disposition, il passa chez Abd-Allah-es-Sekcĵoui et y trouva un asile et un soutien. Abou-Einan rassembla aussitôt les contingents de tout le Maghreb et chargea son vizir FarèsIbn-Meimoun-Ibn-Ouedrar de mener cette armée contre le prétendant. Farès arriva dans le territoire d'Abd-Allah l'an 754 (1353) et, afin de le tenir en respect, il bâtit, au pied de la montagne, une ville qu'il appela El-Cahera (la dompteuse). Abd-Allah, se voyant étroitement bloqué, et reconnaissant que son asile était sérieusement compromis par cette voisine incommode, chercha son salut dans la soumission et consentit à rompre ses engagements avec Abou-'l-Fadl pourvu qu'on permît à ce prince de se retirer ailleurs. Cette condition ayant été acceptée, il conclut une paix semblable à celles qu'il avait si souvent faites et décida ainsi le vizir à s'éloigner.

Sous le règne du sultan Abou-Salem, Abd-Allah-es-Sekcîoui se laissa enlever le pouvoir par son fils, Mohammed-Izem. Dans leur langage, le mot izem signifie lion. Forcé de s'éloigner, Abd

1 Comme les Masmouda avaient des mosquées chez eux, il faut supposer que cetle aversion ne s'étendait qu'aux mosquées où la prière se faisait selon l'ancienne manière et sans les modifications que leur imam, Ibn-Toumert, y avait introduites.

Allah se rendit auprès d'Amer-Ibn-Mohammed-el-Hintati, grand chef des tribus masmoudites et commandant de ces peuplades au nom du sultan. A sa demande de secours il reçut une réponse favorable, mais il dut attendre un an et demi avant qu'Amer pût se rendre à la cour et obtenir l'autorisation de lui fournir un corps de troupes. Enfin, le chef hintatien rassembla une armée, et, après avoir adressé à ses administrés l'ordre de donner à Abd-Allah un appui franc et efficace, il fit partir son protégé pour El-Cahera. Abd-Allah s'établit dans cette forteresse et serra étroitement son fils; puis, ayant été averti par un ami qu'une des gorges de la montagne était mal gardée, il y pénétra à l'improviste, et, le lendemain matin, il tomba sur Izem et ses partisans. Ce fils rebelle prit la fuite et fut tué à Telacef, dans la même montagne. Abd-Allah recouvra ainsi le commandement, et s'y maintint jusqu'à l'époque où le vizir Omar-Ibu-Abd-Allah prit sous sa tutelle le sultan du Maghreb et qu'Amer devint gouverneur de toutes les provinces marocaines. Alors Yahya, fils de SoleimanIbn-Haddou, chef qu'Abd-Allah avait fait mourir dans la première période de son administration, trouva moyen de venger la mort de son père en tuant dans un guet-apens celui qui l'avait ordonnée. Faisons observer ici que Soleiman-Ibn-Haddou était oncle d'Abd-Allah. Après avoir pris le commandement des Sekcîoua, Yahya le garda jusqu'à l'an 775 (1373-4), époque à laquelle il tomba sous les coups d'Abou-Bekr, fils d'Omar-Ibn-Haddou, qui voulut ainsi venger la mort de son frère Abd-Allah. Devenu commandant des Sekcioua et des peuplades qui dépendaient de cette tribu, Abou-Bekr exerçait le pouvoir depuis quelques mois', quand un de ses parents lui déclara la guerre. Je n'ai pu apprendre ni la filiation ni les antécédents de cet individu, puisque sa révolte eut lieu l'an 776, pendant le second voyage que je fis hors du Maghreb 2; tout ce que j'ai pu savoir revient à ceci

1 Le texte arabe porte douam (années); mais les limites fixées par la date qui précède ce passage et par celle qui le suit, rendent cette leçon inadmissible. Il faut lire eschor (mois), ou bien aïam (jours).

Il s'était rendu en Espagne pour la seconde fois. duction du tome 1, p. L.

T. II.

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Voy. l'Intro

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