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la voix qui continua à se faire entendre, et arrivé au lieu où le mihrab devait être placé, le cri cessa. Fichant alors son étendard dans la terre, il leur dit : « Voici notre mihrab. » Dès lors l'on se mit à bâtir des maisons, des lieux d'habitation et d'autres mosquées, et la ville se remplit d'habitants. Sa circonférence était de trois mille six cents toises, et les travaux furent achevés en l'an 55 (675). Le peuple s'y établit alors, et elle devint une place d'importance. Il existait sur le lieu où Cairouan fut bâti un petit château fondé par les Grecs et appelé Camounîa 1.

Ocba continua à administrer avec habileté la province d'Afrique jusqu'à ce que [le khalife] Moaouïa nomma Masléma-IbnMokhalled-el-Ansari (natif de Médine) gouverneur de ce pays ainsi que de l'Egypte dont il retira le gouvernement des mains d'Ibn-Hodeidj.

S V.

GOUVERNEMENT DE MASLÉMA-IBN-MOKHALLED.

A son arrivée en Egypte, dit l'historien, Masléma fit choix d'un de ses affranchis nommé Dinar et surnommé Abou-'l-Mohadjer, pour être son lieutenant en Ifrîkïa. Ceci eut lieu en l'an 55(675 de J.-C). Le nouveau gouverneur se rendit à sa destination; mais ayant de la répugnance à habiter la ville fondée par Ocba, il s'arrêta à deux milles de là et traça les fondations d'une autre ville afin de perpétuer le souvenir de son nom et de rendre inutile l'ouvrage de son prédécesseur. Cette nouvelle ville fut nommée par les Berbères Kirouan 3. Quand la construction en fut commencée, il ordonna d'abattre la ville d'Ocba. Celui-ci en fut tellement courroucé, qu'il se rendit auprès du khalife Moaouïa et lui adressa ces paroles : « C'est moi qui ai envahi et subjugué cette province; j'y ai fondé des mosquées, bâti des maisons et établi

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1. Ou Counîa, selon Ibn-el-Hakem. (Voyez ci-devant, p. 307.) 2. Sur la route de Tunis, dit Ibn-er-Rakîk, dans un passage cité par Ibn-el-Abbar. (Voyez le Holla, ms. de la Société asiatique, fol. 138, verso.) Selon Abd-Ibn-el-Hakem, Abou-'l-Mohadjer fut le premier général musulman qui resta en Ifrîkïa à la suite d'une expédition; les autres s'en retournèrent au Vieux-Caire aussitôt qu'ils eurent terminé les campagnes qu'ils avaient entreprises.

3. Variante Tekirouan (?). Le mot est sans points dans le manuscrit.

notre peuple dans des demeures fixes; et tu viens d'y envoyer un esclave des Ansars' qui m'a déposé en m'insultant! » Moaouïa luifit des excuses et promit de le rétablir dans son gouvernement, mais l'affaire traîna en longueur jusqu'à la mort de ce khalife. Yezîd, fils de Moaouïa, étant monté sur le trône, apprit avec indignation le traitement qu'Ocba avait éprouvé, et le nomma gouverneur de l'Ifrîkia. Il lui donna en même temps l'ordre de partir pour Cairouan sur-le-champ, afin d'empêcher la destruction totale de cette ville.

S VI.

OCBA GOUVERNEUR POUR LA SECONDE FOIS.

L'historien dit: Ocba ayant été nommé gouverneur en l'an 62 681-682 de J.-C.), quitta la Syrie, et en passant par le VieuxCaire il rencontra Masléma-Ibn-Mokhalled, qui était monté à cheval pour allerle recevoir. Masléma lui offrit ses salutations et tâcha de se disculper de toute participation aux actes d'Abou-'l-Mohadjer: « Je déclare devant Dieu, s'écria-t-il, que cet homme a enfreint mes ordres ! » Ocba accueillit ses excuses, et partit en toute hâte pour l'Ifrîkïa. A son arrivée, il fit jeter Abou-'l-Mohadjer dans les fers, ordonna la destruction de la ville que celui-ci avait fondée, et en ramena les habitants à Cairouan. S'étant alors décidé à faire une expédition militaire, il laissa dans la ville une partie des milices sous les ordres de Zoheir-Ibn-Caïs, et ayant appelé ses fils, il leur dit : « J'ai vendu mon âme à Dieu et j'ai fait un excellent marché: je dois combattre les infidèles jusqu'à ce que je comparaisse devant lui. Je ne sais si je vous reverrai jamais, car mon souhait est de mourir dans la voie de Dieu. Tenez donc ferme à l'islamisme. O mon Dieu! accueille mon âme avec bonté ! » Il partit alors à la tête d'une armée nombreuse, et arriva sur le haut de la colline qui domine la ville de Baghaïa. Dans un combat opiniâtre qu'il livra aux habitants, il leur enleva une quantité de chevaux les plus forts que les musulmans eussent jamais vus dans leurs expéditions. Comme les Roum s'étaient re

1. Masléma, le patron d'Abou-'l-Mohadjer, était un de ces Médinois qui avaient aidé Mahomet et qui reçurent pour cette raison le titre d'Ansars (aides).

tirés dans la place, Ocba ne voulut pas s'y arrêter, et marcha sur Lambèsa 1, une de leurs plus grandes villes. Les habitants des environs s'y réfugièrent à son approche, et dans une sortie, ils se battirent avec un tel acharnement que les Arabes en furent consternés et s'attendirent à être exterminés. Ocba parvint cependant à repousser l'ennemi, et l'ayant poursuivi jusqu'à la porte de la forteresse, il lui enleva beaucoup de butin.

Ne voulant pas s'y arrêter davantage, il partit pour le pays du Zab, et là, il demanda quelle était la ville principale. On lui désigna la ville d'Erba, résidence du souverain (Mélek) et point de réunion pour les princes du Zab. Elle était entourée de trois cent soixante villages, tous très peuplés.

Les habitants, instruits de son approche, se retirèrent, les uns dans leurs forteresses, et les autres dans les montagnes et les lieux d'accès difficile. A l'heure du soir Ocba prit position contre la ville, et le lendemain il ordonna l'attaque. Plusieurs combats eurent lieu, à la suite desquels les musulmans perdirent tout espoir, quand Dieu leur donna la victoire. L'ennemi fut mis en déroute; la plupart des cavaliers roumis restèrent sur le champ de bataille; les autres évacuèrent le Zab, après avoir reçu une leçon qui rabaissa leur fierté pour toujours.

De là Ocba se dirigea sur Tèhert et alla camper auprès de cette ville. Sachant que les Roum, prévenus de son approche, avaient obtenu le secours des Berbères, il se leva, et adressa un discours à ses troupes, pour les exciter au combat. Dans l'action qui suivit, les Roum et les Berbères ne purent résister aux musulmans ; l'armée coalisée perdit beaucoup de monde en peu de temps et les Grecs évacuèrent la ville ?. Ocba alla ensuite camper près de Tanger, et un Roumi nommé Yulian, un de leurs nobles, vint au-devant de lui avec de riches présents et se soumit à ses ordres. Ocba le questionna relativement à

1. En arabe Lambès. Ce mot est mal écrit et mal ponctué dans les manuscrits; l'un porte Lemis, l'autre Melich.

2. Ces derniers mots sont omis dans un des manuscrits, et en effet, ils doivent être de trop; Ocba n'avait pas avec lui les moyens d'emporter une place forte.

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la mer d'Espagne, et ayant appris qu'elle était bien gardée, il lui dit : « Indique-moi où je pourrai trouver les chefs des Roum et des Berbères. » — « Quant aux Roum, répondit Yulîan, tu les a laissés derrière toi, mais devant toi sont les Berbères et leur cavalerie; Dieu seul en sait le nombre. » — « Où se tiennent-ils ?>> demanda Ocba.« Dans le Sous-el-Adna, répondit Yulian; c'est un peuple sans religion; ils mangent des cadavres, ils boivent le sang de leurs bestiaux, et ils vivent comme des brutes; car ils ne croient pas en Dieu, et ils ne le connaissent même pas. » Sur cela, Ocba dit à ses compagnons : « Marchons avec la bénédiction de Dieu! » De Tanger il se dirigea du côté du midi, vers le Sous-el-Adna, jusqu'à ce qu'il atteignît une ville nommée Téroudant. Là, il rencontra les premières troupes berbères et les mit en déroute après un combat sanglant. Sa cavalerie se mit à la poursuite des fuyards et pénétra dans le Sous-el-Adna. Les Berbères se réunirent alors en nombre si grand que Dieu seul pouvait les compter; mais Ocba les attaqua avec un acharnement inouï. Il en fit un massacre prodigieux et s'empara de quelques-unes de leurs femmes, qui étaient [d'une beauté] sans égale. On rapporte qu'une seule de leurs jeunes filles fut vendue, en Orient, pour mille mithcals (pièces d'or). Ayant continué sa marche, il vint jusqu'à la mer environnant [l'Océan Atlantique], sans avoir éprouvé de résistance, et il entra dans la mer jusqu'à ce que l'eau atteignît le poitrail de son cheval, Levant alors la main vers le ciel, il s'écria : « Seigneur! si cette mer ne m'en empêchait, j'irais dans les contrées éloignées et dans le royaume de Dou-'l-Carnein 1, en combattant pour ta religion, et en tuant ceux qui ne croient pas à ton existence ou qui adorent d'autres dieux que toi. » S'adressant ensuite à ses compagnons, il leur dit «< Retournons sur nos pas avec la bénédiction de Dieu. » La terreur des infidèles était devenue si grande qu'ils fuyaient le pays que l'armée traversait, et l'expédition se dirigea

1. Le roi Dou-'l-Carnein s'avança vers l'Occident jusqu'au lieu du coucher du soleil, et vit cet astre descendre dans un puits rempli de boue noire. Cette histoire authentique est racontée dans le Coran, sourate 18.

vers l'Ifrîkia. Quand on fut à la hauteur de la source d'eau qui est aujourd'hui appelée Ma-el-Férès (l'eau du cheval), mais qui n'existait pas alors, Ocba et ses troupes furent réduits à la dernière extrémité par la soif. Il fit en conséquence une prière de deux rékas, et invoqua Dieu tout-puissant. Aussitôt son cheval commença à gratter la terre avec son pied, et à écarter le gravier, de sorte qu'il mit à découvert une couche de rocher d'où sortait de l'eau. L'animal se mit alors à boire, et d'après les ordres d'Ocba, les troupes creusèrent la terre, et ouvrirent soixantedix puits, d'où elles tirèrent assez d'eau pour étancher leur soif et faire leur provision. Ce fut alors que ce lieu reçut le nom de Mael-Férès 1. De là il se rendit à Tobna, petite ville à huit journées de Cairouan, et dans l'assurance que le pays tout entier était parfaitement soumis et qu'il n'y avait plus d'ennemi à craindre, il ordonna à ses troupes de marcher, par détachements, à leur destination. Il se dirigea lui-même vers Tehouda et Badîs pour en faire la reconnaissance et pour voir combien il faudrait de cavalerie pour bloquer ces deux villes. Quand il y eut laissé les hommes nécessaires pour cet objet, les Roum remarquèrent qu'il ne lui restait qu'un très petit nombre de troupes et conçurent l'espoir de l'accabler. Ayant donc fermé les portes de leurs forteils lui lancèrent des flèches, des pierres et des imprécations, pendant qu'il les appelait [à se convertir] à Dieu. Quand il fut parvenu au cœur du pays, les Roum envoyèrent un agent auprès de Koceila-Ibn-Behrem 2-el-Aurébi, chef berbère qui se trouvait avec l'armée d'Ocba.

resses,

S VII.

RÉVOLTE DE KOCEILA; MORT D'OCBA-IBN-NAFÈ, ET

PRISE DE CAIROUAN.

Koceila était un des hommes principaux parmi les Berbères.

1. Selon Ibn-Abd-el-flakem, cette aventure arriva sur la route du Fezzan à Tripoli. (Voyez ci-devant, page 310.) On trouve cependant un Aïn-Férès (source du cheval), au pied du télégraphe de Sidi-Daho, entre Tlemcen et Sidi-Bel-Abbès, précisément sur la route que devait suivre Ocba en retournant du Sous en l'Ifrîkïa.

2. Il faut lire Lemezm.

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