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V.

Extraits du grand ouvrage historique d'Ibn-el-Athir, intitulé

KAMEL ET-TEWARÎKA.

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Le Mehdi établit sa demeure à Tỉnmelel et bâtit, en dehors de la ville, une mosquée dans laquelle il se rendait tous les jours, avec le peuple, pour célébrer la prière. Craignant les mauvaises dispositions des habitants, il ordonna à ses partisans d'acheter des armes et de les tuer tous pendant qu'ils seraient à prier dans la mosquée. S'étant ainsi débarrassé de ses adversaires, il entra dans Tînmelel, massacra beaucoup de monde, réduisit les femmes en esclavage et livra la ville au pillage. Douze mille personnes y perdirent la vie. Ayant alors partagé entre ses compagnons les terres et les maisons des morts, il entoura Tinmelel d'une muraille et båtit un château fort sur la cîme d'un haut rocher. La montagne de Tinmelel était presque inabordable et renfermait beaucoup de champs cultivés, d'arbres et d'eaux courantes.

Le Mehdi remarqua que la plupart des enfants de Tînmelel avaient le teint rose et les yeux bleus, tandis que leurs pères étaient ordinairement très-basanés. Cela tenait à ce qu'une troupe de mamlouks (esclaves) chrétiens, ayant presque tous le teint très-clair, pénétrait, chaque année, dans la montagne afin d'y percevoir le tribut du sultan, émir des musulmans, et à ce

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qu'ils s'installaient alors dans les maisons des habitants, après en avoir expulsé les maîtres. Le Mehdi ayant demandé aux pères pourquoi leurs enfants étaient blonds tandis qu'eux-mêmes étaient bruns, ils lui racontèrent la conduite des mamlouks, et, comme il leur reprocha leur lâcheté en souffrant une pareille indignité, ils lui firent cette réponse : « Comment pouvons-nous » l'éviter; dous ne sommes pas les plus forts. » Il leur dit : « La prochaine fois que ces gens viendront ici, laissez-les s'ins» taller chez vous, et, alors, que chacun de vous tue son hôte. » Vous n'avez rien à craindre des conséquences, car votre mon» tagne est imprenable. » Ils suivirent ce conseil et massacrèrent les mamlouks; puis, craignant la vengeance de l'Emir des musulmans, ils se retranchèrent dans leur montagne, à la grande satisfaction du Mehdi, et soutinrent un long blocus contre les troupes almoravides. La disette devint enfin si grande que les compagnons du Mehdi n'eurent plus de pain et durent se contenter, chaque jour, d'un plat de bouillie que leur maître faisait apprêter et dont chaque individu prenait autant qu'il pouvait saisir, en une seule fois, avec la main. Comme les principaux habitants finirent par vouloir un raccomodement avec l'Emir des musulmans, le Mehdi dut prendre des mesures contre eux, et, en l'an 519 (1125-6), il eut recours aux services d'un de ses affidés, Abou-Abd-Allah-el-Ouancherichi, personnage dont il faisait grand cas. Cet individu avait étudié secrètement le Coran et la jurisprudence sous la direction de son maître; mais, en public, il eut l'air d'un ignorant, et, pour mieux tromper son monde, il avait pris les dehors d'un idiot, la bouche ruisselante de bave. Ibn-Toumert s'étant concerté avec lui, se rendit un jour à la mosquée, avant l'aurore, afin d'y faire la prière, et, ayant remarqué auprès du mihrab un homme bien habillé et parfumé, il lui demanda qui il était. L'autre répondit : « Abou-Abd-Allah-el-Ouancherichi. » Quand la prière fut terminée, Ibn-Toumert fit signe aux assistants d'approcher et leur dit : « Voici un homme qui prétend être Abou-Abd-Allah du » mont Ouancherich ; voyez si c'est bien lui. » Comme le jour commençait à se montrer, ils purent facilement reconnaître que

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c'était effectivement celui qu'ils avaient cru un pauvre idiot. Alors Ibn-Toumert montra un feint étonnement et demanda à cet homme ce qui lui était arrivé. El-Ouancherîchi répondit : « Cette nuit, un ange venu du ciel m'a lavé le cour et m'a en» seigné le Coran, les traditions, le Mouatta (ouvrage de juris» prudence composé par l'imam Malek] et autres livres. » Questionné sur ce qu'il avait appris, il récita, d'une très-belle voix, tous les passages du Coran que son maître lui demandait; il montra, de même, une parfaite connaissance du Mouatta et de plusieurs traités qui ont pour sujet le droit et la théologie dogmatique. Cette scène remplit les assistants d'admiration. Alors El-Ouancherîchi lear dit : « Dieu très-haut m'a communiqué » une lumière par laquelle je saurai distinguer les hommes » prédestinés au paradis d'avec les réprouvés, gens voués à » l'enfer. Il vous ordonne de faire mourir ceux-ci, et pour » prouver la vérité de mes paroles, il a fait descendre plusieurs » anges dans le puits qui est à tel endroit, afin qu'ils portent » témoignage de ma véracité. » Aussitôt tout le monde se rendit au puits, en versant des larmes de componction, et Ibn-Toumert, s'étant placé auprès de la margelle, fit une prière et prononça ces paroles : « Anges de Dieu ! Abou-Abd-Allah-el» Ouancherîchi dit-il la vérité ? » Alors des individus qu'il avait fait secrètement cacher dans le puits, répondirent : « Oui, il est » véridiquel » Ayant reçu ce témoignage, il se tourna vers le peuple et leur dit : « Ce puits est pur et saint, car les anges y » sont descendus ; aussi, ferions-nous bien de le combler ;

pour » empêcher qu'il soit souillé par des ordures. » Tous s'empressèrent d'y jeter des pierres et de la terre, et bientôt, ils l'eurent complètement rempli. Alors Ibn-Toumert fit proclamer dans la montagne que tous les habitants eussent à se rassembler auprès du puits, afin de subir un triage. Quand tout le monde fut réuni, El-Ouancherichi plaça successivement à sa gauche tous les hommes dont il se méfiait et il ordonna aux autres de se mettre à sa droite. Cette opération achevée, il indiqua les gens de gauche, en disant : « Voilà les réprouvés ! » Aussitôt, les élus se jetèrent sur ces malheureux et les lancèrent dans un préci

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pice. De cette façon, Ibn-Toumert raffermit complètement son autorité et se débarrassa de sept mille individus qui lui avaient donné ombrage. Tel est le récit que m'ont fait plusieurs Maghrebins d'un grand mérite ; mais d'autres m'ont raconté le même événement d'une manière différent. Selon eux, Ibn-Toumert remarqua qu'il y avait un grand nombre de malfaiteurs et de gens pervers parmi les habitants de la montagne. Il fit, en conséquence, venir les cheikhs de tribu et leur dit : « Vous ne saurez » maintenir votre religion dans sa pureté et sa force sans obliger » le peuple à pratiquer le bien et à éviter le mal. Vous devez » aussi expulser de chez vous les gens pervers. Recherchez donc » tous les malfaiteurs qui pourront se trouver au milieu de » vous, et infligez-leur des amendes. S'ils vous écoutent, lais» sez-les tranquilles; si non, écrivez leurs noms sur un papier » et faites-le moi parvenir. » Il leur demanda ensuite une seconde série de listes, et puis une troisième. Quand il eut toutes ces pièces sous la main, il prit note des noms qui s'y trouvaient répétés et mit cette nouvelle liste entre les mains d'El-Ouancherîchi, surnommé El-Bechîr. Ayant alors convoqué une assemblée générale de toute la population, il ordonna à El-Ouancherîchi de passer les tribus en revue et de placer à sa gauche tous les individus dont les noms se trouvaient sur la liste. Quand cette opération fut terminée, Ibn-Toumert fit lier ces misérables et donna aux gens de chaque tribu l'ordre d'ôter la vie à ceux qui appartenaient à cette tribu. Ce fut là ce qu'on appela le jour du triage.

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§ II.

PRISE DE MAROC PAR ABD-EL-MOUMEN.

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Après s'être emparé de Fez et des lieux voisins , Abd-elMoumen se mit en route pour Maroc, capitale de l'empire almoravide et l'une des plus grandes cités du monde. Ishac, fils de Youçof, fils de Tachefîn, souverain qui y régnait alors, était à peine sorti de l'enfance. En l'an 541 (1146-7), Abd-elMoumen prit position à l'Occident de la ville et dressa ses tentes

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